Par Philippe Desmond, photos Philippe Marzat

Article paru dans la Gazette Bleue de mars 2019

Lien : https://actionjazz.fr/gazette-bleue-n33-mars-2019/

Le 1er janvier 2019, le Thélonious, établissement « historique » du jazz bordelais, a rouvert près de 18 ans après sa fermeture. C’est Benoît Lamarque qui après avoir œuvré au Caillou et au Comptoir Éphémère a relancé l’affaire. Au vu de la nostalgie de ceux qui avaient connu la première époque, il nous a semblé intéressant de rencontrer le créateur du lieu en juin 1992, Pascal Quennehent.

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Désormais professeur de musique dans une grande école privée bordelaise, il a accepté de nous livrer ses souvenirs et nous a ouvert ses archives et albums photos.

Les dessous de la légende

AJ : quand et comment cela a-t-il commencé

PQ : en juin 1992, une très mauvaise date, juste avant l’été, mais à cause des travaux à réaliser, il était impossible de faire autrement.

AJ : qu’y avait-il avant ?

PQ : des hangars vides, que nous avons aménagés. Après avoir travaillé en entreprise, et comme j’étais un musicien amateur, j’ai étudié un an au CIM à Paris, l’école de jazz. En découvrant le New Morning, je me suis demandé pourquoi il n’y avait pas à Bordeaux un tel club de grande taille. Je suis revenu à Bordeaux et l’idée m’a travaillé. J’ai quitté mon travail et je me suis lancé. Par contre, j’étais novice en jazz et en affaires, et c’était sans aucun doute de l’inconscience de se lancer dans ce projet. On a cherché un grand local. Comme on n’avait pas beaucoup de budget, on s’est excentré, partant du principe que si l’endroit plaisait aux gens, ils viendraient. Ils allaient bien chez Alriq, qui à l’époque était isolé dans un quartier pas encore valorisé. Le Chat Bleu n’était pas loin non plus.

AJ : le quartier a bien changé et il est devenu plus attractif.

PQ : Oui, à l’époque la mairie de Bordeaux nous l’avait dit, vous verrez, le quartier va se développer. Oui mais 25 ans plus tard… Voilà comment est née cette aventure.

AJ : vous ne connaissiez pas bien le jazz nous dites-vous, mais vous connaissiez des musiciens pour lancer l’affaire ?

PQ : oui quelques-uns puis les autres se sont vite fait connaître. Mais ça a été très difficile d’entrée. Avec une trésorerie insuffisante dès le début, nous avons commencé avec des dettes importantes, et un énorme problème de licence d’alcool avec la mairie de Bordeaux. J’avais monté un dossier pour obtenir la licence IV, dossier accepté par courrier par la mairie. J’ai donc signé le bail, emprunté à la banque, et commencé les travaux. Mais quelques temps après j’ai reçu un autre courrier m’annonçant qu’ils avaient fait une erreur dans l’étude et que le quartier étant classé « zone industrielle ». Je ne pouvais pas implanter une licence IV ! Aucune dérogation possible : impossible d’ouvrir un bar. Soit, nous abandonnions le projet, et je perdais mon investissement et gardais les crédits en souvenir, soit j’ouvrais le lieu en essayant de défendre notre bonne foi. J’ai alors pris une licence restaurant et c’est pour ça qu’on a lancé une restauration « moules frites ». Nous avons vendu de l’alcool pendant 9 ans sans licence IV, en toute illégalité. Le moindre accident avec un client ivre m’aurait sans doute coûté très cher, mais je n’avais pas le choix. Heureusement il n’y jamais eu de problème.

Mais sans licence IV, impossible de trouver d’autres partenaires pour relancer l’affaire, et impossible de vendre.

Si le Conseil Général avec Roselyne Paris, et le Ministère de la Culture nous ont vraiment soutenus par la suite, Je n’ai pas peur de dire que la Mairie de Bordeaux (de l’ancien Maire ), a vraiment coulé le Thélonious !

AJ : ça rajoute au mythe du lieu !

PQ : pour nous c’était lourd à gérer, la trésorerie, l’absence de licence, le voisinage. Les soirs de gros concerts je mettais des panneaux partout dans la rue pour que les gens ne stationnent pas n’importe où. Un voisin nous aurait cherché des ennuis, sans licence IV, c’était terminé. On était toujours dans le stress.

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AJ : le public a suivi ?

PQ : oui on a commencé à communiquer, à faire des programmes mais on a surtout fait des rencontres importantes avec des gens qui cherchaient à nous aider, notamment Musiques de Nuit. Patrick Duval souhaitait programmer des concerts en club. Cette collaboration a duré les 9 années et nous n’aurions pas pu tenir sans. Les plus gros concerts, c’est MdN qui les proposait, et ça nous a fait gagner un temps fou en notoriété. On n’aurait jamais pu se payer les têtes d’affiches qui sont venues. J’ai bénéficié d’un autre concours de circonstance favorable la première année. A l’époque le ministère de la Culture lançait le label « Café Musique », avec une aide financière aux petites salles et nous avons été parmi les premiers en France à l’obtenir. Cela ne réglait pas tout, mais ça nous a permis de tenir la tête hors de l’eau. Quant au public c’était plus compliqué, on me disait « c’est toujours plein » ! Oui mais les gens venaient quand il y avait Mike Stern ! et pas les autres soirs où il y avait dix personnes. Quand on faisait 30 ou 40 entrées pour un groupe local on était content. Philippe Méziat nous a bien aidés aussi. Le Thélonious a existé parce qu’il il y a eu une convergence de bonnes volontés et des rencontres que je ne pourrai pas oublier.

AJ : On entend encore, un discours nostalgique enjolivé, « c’était mieux avant, au Thélonious il y avait toujours du monde » mais apparemment c’était déjà dur à cette époque. Pour payer les musiciens aussi c’était déjà dur.

PQ : bien sûr. Dans les petits lieux, (et surtout dans le jazz), il y a un problème de survie économique. Certains musiciens ne le comprennent pas ou ne souhaitent pas le comprendre. Quand un musicien accepte de venir dans un petit lieu privé, il ne peut pas s’attendre à être bien payé car c’est économiquement impossible. Et dès lors qu’on est de l’autre côté, on est considéré comme patron et mal vu. J’avoue que j’ai été déçu par certains. L’ambiguïté, c’est que certains musiciens critiquent les petits lieux qui ne payent pas bien, mais que tous veulent venir y jouer !

C’était d’ailleurs la même chose au temps du Jazz Pub, rue du Mirail, qui disposait de 30 places assises ! Que l’on m’explique comment faire des cachets pour 4 musiciens !

Etant musicien, j’imaginais le Thélonious comme un outil et un lieu de rencontre pour les artistes locaux. Nous avons travaillé en collaboration avec le Centre Social de Bordeaux Nord, et avec les théâtres du quartier, nous avons même participé avec Patrick Duval aux « Etats généreux du jazz » avec plus d’une centaine de musiciens pour mener des actions communes vers les institutionnels mais ça n’a pas abouti. Le milieu artistique en général, est un grand rassemblement fraternel… d’individualités.

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AJ : c’est intéressant d’avoir votre point de vue ça casse un peu le mythe.

PQ : oui, je suis partagé. Le projet dont je rêvais a tenu 9 ans, ça a été une réussite artistique sans aucun doute. Un échec commercial également mais ça on le savait depuis le début ! Je n’ai jamais pu prendre de salaire, je vivais de l’intermittence en jouant l’été dans des groupes d’animation dans les soirées privées, et nous habitions au-dessus du club. Je payais le loyer et les charges, mes fournisseurs, les musiciens et mes deux serveurs Cédric et Marc-Antoine. Hugues a travaillé également une année avec nous.

AJ : j’ai su que des bénévoles vous aidaient cependant.

PQ : oui comme lors des jams sessions du mercredi, ou des soirées vocales avec Thierry Valette, certains amis connaissaient nos difficultés et nous aidaient vraiment. Des gens avaient un bon état d’esprit. J’ai monté ce club par passion, si j’avais voulu gagner de l’argent, j’aurais monté un bar à bières à la Victoire. Les soutiens étaient aussi variés qu’inattendus. Une anecdote : Dick Annegarn, pourtant dans le creux de la vague à cette époque, est venu pour un cachet négocié à l’avance. A peine une centaine de personnes, donc on était largement planté. A la fin il m’a rendu une partie du cachet « Un lieu comme ça, c’est remarquable, il faut que tu tiennes, je ne veux pas accepter la totalité du cachet ». No comment.

Tableau Logo Thélonious

La signature graphique du lieu à l’époque

AJ : comment les spectacles s’organisaient-ils pour la programmation ?

PQ : je m’occupais du local, programmais quelques concerts pas trop chers sur des choses nationales ou internationales, mais les têtes d’affiche c’était Musiques de Nuit. Ils profitaient souvent des journées off des artistes en tournées pour les programmer en club chez nous. Au prix fort c’était impossible. Quand je feuillette le livre d’or et que je vois qui est venu, c’était énorme !

AJ : parlons de la fin, il le faut bien

PQ : on a tenu 9 ans et je me suis essoufflé physiquement et mentalement. La licence IV n’arrivait jamais, rendant le lieu invendable. On a eu un contrôle fiscal car on payait trop souvent la TVA avec du retard. Le contrôleur a vraiment été cool, il a tout épluché, les comptes du bar, mes comptes personnels et il a bien vu qu’on tirait la langue de tous les côtés. Il a fait un petit redressement pour la forme. Par contre, quand les impôts débarquent, l’URSAFF n’est jamais bien loin. Alors j’ai tout arrêté avant d’exploser en vol ! En trois jours j’ai déposé le bilan et tout plaqué.

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AJ : ce n’est pas tout à fait le rêve qu’on nous a vendu, la légende en prend un coup.

PQ : de l’extérieur ça l’était, de l’intérieur pas vraiment. Ça me fait plaisir que les gens en gardent autant de bons souvenirs. Et je suis très content de la réouverture du lieu sous le même nom, c’est une très bonne idée.

AJ : alors rêvons quand même !

La boîte aux souvenirs

Pascal sort un tas de clichés de l’époque faits par un bon photographe et qu’il avait commencé à exposer dans le club. Un trésor à redécouvrir…

PQ : tiens Mike Stern avec Bireli Lagrene. C’était au mois de mai, il devait y avoir 300 personnes, il faisait une chaleur épouvantable et à l’époque, ça fumait ! Pas de clim, pas de ventilation ! Le fog ! Et tout était trempé, le bar, les tables et les musiciens, liquéfiés. Bireli se mettait une serviette sur la tête pendant les solos de Stern. Une horreur. Le Conseil Général, avec la bienveillance de Roselyne Paris, nous a fait installer la ventilation suite à ça.

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Les photos défilent, on feuillette le livre d’or :

PQ : Laurent de Wilde. Après un superbe concert il ne restait plus que lui dans le club pendant qu’on nettoyait les tables. Pendant une demi-heure, il nous a joué au piano tous les génériques de télé ! Ah Louis Winsberg il est adorable. Ce soir-là, il y avait Paco Sery à la batterie. Après la pause au moment de la reprise plus de Paco. On le cherche partout, on ne le trouve pas, ni en coulisse, ni à l’étage, ni dans la rue. On commence à s’inquiéter. Et tout à coup je regarde la scène et je l’aperçois. La peau très noire, vêtu de noir sur un fond de scène noir… il était là, assis derrière sa batterie à attendre les autres !

 

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AJ : merci Pascal de nous avoir retracé cette période et ses aspects contrastés. 

Le livre d’or, petite sélection :

Lenny White, Steve Grossman, Tom Harrel, Gonzalo Rubalcaba, Pierre Vassiliu, Ray Anderson, Bireli Lagrène, Mike Stern, Paco Séry, Al Singer, Jean-Marie Ecay, François Jeanneau, Richard Galliano, Billy Hart, Dédé Ceccarelli (un amour), Randy Weston, Bob Berg, Philip Catherine (avec une belle lettre de remerciements), Louis Winsberg, Jean-Pierre Como, Jack de Johnette (en masterclass), Jacky Terrasson, Michele Hendricks, Roy Haynes, Cedar Walton, Alain Caron, John Abercrombie, Courtney Pine, Geoffey Oryema, Diana Krall (03/12/96), Sylvain Luc, Dick Annegarn, Marc Berthoumieux, Brad Meldhau, Julien Lourau (pour Pascal son meilleur concert !) Stefano di Battista, Rick Margitza, Eric Séva, Carlos Maza, Beverly Jo Scott, Moon Martin, Tommy Emmanuel, Romane, Paolo Fresu, Aldo Romano, Wishbone Ash (!), Henri Texier, Flavio Boltro, N’Guyen Lé, Archie Shepp, Sylvain Boeuf, Kenny Baron, Laurent de Wilde, Arthur H, Cock Robin… et toute la scène locale.

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PM carte Action-Jazz et MARZAT copie