Portrait paru dans la Gazette Bleue #10 de mars 2015

par Philippe Desmond

Pas de doute me voilà chez un musicien. A côté de moi dans le séjour un piano quart de queue, un orgue et même une batterie. Le maître des lieux est donc Hervé Saint-Guirons une figure incontournable – pourtant mince – de la scène jazz bordelaise et au-delà. Le personnage est un passionné, pas la peine de lui poser des questions il me raconte tout spontanément.

Toujours intéressant le parcours d’un musicien, car fait de hasard, d’opportunités, de choix. Pour Hervé par exemple l’informatique a perdu un ingénieur – il l’est – et la musique y a gagné un pianiste de talent.

Tout a commencé quelques années auparavant à Mont-de-Marsan plus célèbre musicalement pour ses bandas que pour ses groupes de jazz. Début classique à tous les sens du terme, un vieux cousin est accordeur de pianos, ça tombe bien car ça c’est un vrai instrument pensent ses parents, ce sera donc piano dans la petite école de musique locale. Hervé s’y ennuie ferme dans cette école, il apprend quand même la trompette tout en continuant le piano ; il en sera d’ailleurs diplômé de 2ème cycle, le seul diplôme musical qu’il possède. Arrivent les années 90, l’adolescence et la découverte des synthés. Là c’est le déclic, on peut faire tant de choses avec ces engins. La musique est en train de prendre le dessus…

La scène musicale montoise est bien maigre – « A Mont de Marsan j’étais le seul à avoir un Real Book » – mais rodent de « vieux » pros, musiciens de variété, de bal mais qui aiment le jazz. Débuts publics avec eux, dans un big band amateur. Il joue aussi un peu en trio.

Et à cette époque se produit un autre déclic, le festival de jazz d’Aiguillon (47) et ses stages d’été où des professeurs descendent de Paris, du CIM la première vraie école de jazz française. Parmi les musiciens du festival, Emmanuel Bex un (le) spécialiste de l’orgue Hammond capable d’en tirer la quintessence, des basses profondes et vibrantes jusqu’aux effets les plus inattendus. Hervé est présent pendant les balances et tombe en extase devant cet instrument. Il en veut un, il en aura un, trouvé en Angleterre, pas de première fraîcheur mais pas trop cher. Culture musicale au rayon disques du Leclerc local, avec les magazines spécialisés, Jazz 6 à la télé ou Jazz Club sur France Musique.

Le stage de fin d’études d’ingénieur à la fac de Bordeaux se termine, tant mieux, adieu l’informatique. Ses parents jubilent…

La carrière musicale débute à Bordeaux dans la rue avec la fanfare de Jean Michel Achiary où il joue du Mélodica cet instrument improbable. Puis il crée un premier trio avec Nolwenn Leizour à la contrebasse et Bertrand Noël à la batterie ; lui joue du piano. Nous sommes au début des années 2000. Un autre trio lui succède cette fois orgue, guitare, batterie. Il joue majoritairement ses propres compositions.

Hervé est ainsi remarqué par la scène bordelaise et commence à être sollicité par pas mal de monde. Formations de jazz, accompagnement de chanteurs ou chanteuses. Il sait lire la musique, il sait la transcrire, il s’adapte facilement à beaucoup de styles et cela est apprécié. Impossible de citer tous les musiciens avec qui il collabore tant la liste est longue. Ces collaborations n’ont jamais cessé depuis et lui permettent de se consacrer uniquement à la musique sans avoir à s’occuper du côté plus sombre et matériel des choses.

Car Hervé est un vrai passionné de musique et de piano en particulier. Quand je lui demande ses influences, ses préférences – question bateau – il me répond en esthète, non pas en citant des compositions musicales ou des styles mais en me citant des musiciens : des organistes, Sam Yahel, Larry Goldings, des pianistes « qui jouent bien du piano, qui ont du style » comme Brad Meldhau, Bud Powell, Errol Garner pour son style si personnel, Herbie Hancock pour la richesse de son talent ou encore le guitariste Wes Montgomery.

Côté matériel c’est aussi un passionné mais ce qu’il aime avant tout c’est un bon piano, un vrai et chez lui il en joue beaucoup. Et surtout attention à ne rien poser sur le sien sinon c’est le drame ! Son autre clavier de prédilection est un orgue Mojo bourré d’informatique (tiens nous y revoilà) qu’il a ainsi pu personnaliser. L’orgue Hammond est dans un coin attendant des jours meilleurs et une sévère révision, quant à son Rhodes il est parti se refaire une santé chez un spécialiste. Une anecdote sur ce dernier clavier, il l’avait acheté d’occasion à un pianiste de bal et l’instrument était bourré de confettis !

L’actualité d’Hervé est toujours bordelaise, au Tunnel avec la Dream Factory de Roger Biwandu, avec Dave Blenkhorn au Caillou, avec les chanteuses Marie Carrié, et Monique Thomas-Ottaviani, avec des chorales… Il vient aussi d’enregistrer des titres avec Yann Pénichou (guitare) et Stefano Lucchini (batterie) sur des compositions de Yann ; à suivre…

« Je ne suis qu’un petit musicien local » me dit-il avec la modestie qui le caractérise. Je crois que nous sommes nombreux à ne pas le penser.

Philippe Desmond

Mardi 3 février 2015