Chroniques Marciennes 3.6

Astrada de Marciac le 31 Juillet 2017 par Annie Robert

Là où on ne l’attendait pas …

Jean Philippe Viret : Quatuor supplément d’âme
Linda May Han Oh Quintet  
guest
Chris Potter

Le grand chapiteau bruisse de monde et de pas pressés, ce soir. On ne glisserait pas un cul-de-jatte ou une demi-portion de plus entre les allées. Rempli, saturé, bondé. Comme l’an dernier, Ibrahim Maalouf a fait le plein d’aficionados d’autant qu’un big band de rêve l’accompagne et que la première partie est dévolue aux féroces groovers des Headbangers. Soirée d’enfer en vue !!


Les ayant déjà chroniqués plusieurs fois pour mon plus grand plaisir, je vais donc «  m’ essayer sur le bizarre » comme diraient les Tontons Flingueurs. Sus à l’inconnu et à l’Astrada avec une soirée dédiée à la contrebasse. Allons y pour le hors sentiers battus et la découverte.

Jean Philippe Viret qui a chahuté sa contrebasse dans bien des projets jazz, ose ce soir un coup de poker menteur, un jeu étonnant: rapprocher quatuor à cordes et improvisations en démontant, réinterprétant, recolorant avec respect  une structure classique. Il s’appuie sur la tradition baroque et son « ami » de toujours J F Couperin. Étrange idée à priori, bien éloignée du jazz. Pas tant que cela puisque les compositeurs baroques laissaient dans leur écriture de larges places aux musiciens pour l’improvisation personnelle, une improvisation certes cadrée, dans un style bien défini, mais réelle. Jean Philippe Viret fait plus que cela : il réécrit, ouvre une palette de timbres et de sonorités plus large usant des frottés, et des pizzicati ce qui donne une légèreté, un traitement aéré des thèmes. Chaque instrument semble porter son propre chant, exhaler sa couleur dans un chœur tourbillonnant favorisé par la structure chambriste ( réponses, contre-chants et superpositions). Au cœur de cette infinie mosaïque, l’archet du contrebassiste encadre à merveille une musique avide d’images, presque cinématographiques, tantôt grave, tantôt fluide et brillante.

Pour l’accompagner dans cette aventure, JF Viret a choisi trois solistes de haut vol, connus pour leurs diverses expériences dans des orchestres réputés (Ensemble Intercontemporain, Orchestre de Paris, etc.), mais aussi pour leur ouverture aux champs musicaux autres que classiques: Sébastien Surel au violon, Eric-Maria Couturier au violoncelle et David Gaillard à l’alto. Ils arrivent tous les quatre à nous faire partager des sons nouveaux, des atmosphères venues d’ailleurs, de la grâce, de l’étonnement. C’est  grinçant, sautillant, étrange, jamais forcé ni  incompréhensible. Des morceaux de Couperin réarrangés mais également des créations de JF Viret (avec des titres aux noms remplis d’une délicieuse poésie potache) dans la veine du quatuor, se déroulent avec chaque fois, une surprise, un « supplément d’âme »… les violons se font guitare, la contrebasse percussion, le violoncelle chanteur des rues.
De jazz, il n’est pas question  mais de recherche oui, de rénovation sûrement, de prise de risques indubitablement. Une tentative très réussie de revivifier la structure de l’orchestre de chambre, certes fort belle mais figée. La voici ripolinée de neuf par ces quatre musiciens qui font preuve d’une incroyable maturité, d’une complicité forte. Le plaisir est bien là où on s’attendait le moins à le trouver.


Deuxième partie et changement de point de vue. J’avais découvert Linda May avec bonheur, ici à Marciac, au côté du trompettiste Dave Douglas. La voici volant de ses propres ailes avec deux prénoms de plus mais égale à elle-même, virtuose solide et acérée.

Pour ce nouvel album en leader, « Walk Against Wind », la bassiste et compositrice a monté un nouveau quartet avec le saxophoniste Ben Wendel, le guitariste Matthew Stevens, le batteur Rudy Royston et le pianiste Fabian Almazan. Le concert débute par un grand solo de contrebasse d’une technicité sans faille, une exposition du thème et une mise en avant des musiciens qui l’accompagnent. C’est un jazz mélodique élégant qu’elle nous propose, calibré, classique dans sa forme, technique et actif qu’elle bouscule de temps en temps.  L’arrivée de Chris Potter saxophone ténor américain emblématique de sa génération, apporte fièvre, urgence et amplitude. Les duos tendus entre les deux saxophonistes dévoilent une couleur harmonique. Les chorus s’enchaînent les morceaux également.

Que dire de ce concert-là ? Paradoxalement pas grand-chose. Peu d’émotions et peu de surprises, peu de grands moments qui ressortent. D’excellents musiciens certes, en la personne de Linda May ( y compris à la basse) et de Chris Potter mais un pianiste à la timidité de pervenche, une batterie parfois trop appuyée, un guitariste brillant sous employé… ça tourne bien, sans problèmes, mais sans projet décelable. Peut-être que le rassemblement de talents ne suffit pas à créer une musique autrement nouvelle, peut être qu’il manquait une ligne forte dans la composition, peut être que ma disponibilité n’était pas totale et mes attentes trop volontaires. Allez savoir…


En tout cas, hier soir, le bonheur s’est bien trouvé là où on ne l’attendait pas.

Chroniques Marciennes 3.5

Astrada de Marciac 30 Juillet 2017   Annie Robert

Sax à fond !!

Sylvain Rifflet quartet
The Volunteered Slaves.

Deux moments bien différents, hier soir, centrés autour de deux saxophonistes de grand talent. Différents dans leurs partis prix, leurs envies, leurs densités et leurs approches.

En première partie le quartet de  Sylvain Rifflet, manteau rouge de prince russe, et son univers d’exploration de la mécanique répétitive. Une musique de composition originale, architecturée et totalement fascinante, éloignée des habituels canons du jazz, novatrice sans être pour autant hors de portée.


La flûte installe doucement une atmosphère onirique, mais très vite affleurent des sons qui pourraient se révéler puissants, dévastateurs que ce soit de gros rouages d’usines ou des cliquetis de petites pendulettes égrenant le temps.
Y aurait-il de la poésie, de l’émotion  nichée dans la ou les  « 
Méchanics », dans la pulsation industrielle de notre époque, dans la modernité  robotisée qui gagne le monde ? Sylvain Rifflet nous prouve indubitablement que oui. De ce qui pourrait être une simple prouesse technique ou un simple parti pris intellectuel d’écriture, il fait une musique puissante, émouvante et habitée. Cela tient à sa qualité de jeu tantôt mélancolique, tantôt frénétique heurtant les tampons et exhalant les souffles, cherchant sans arrêt les limites sonores de son instrument. Cela tient également à la qualité de ceux qui l’entourent : la batterie de Benjamin Flament, roulante en ostinato comme un wagon sur le ballast, pulsée à fond mais aussi harmonique avec la présence de percussions cristallines (kalimba, claves et petits tambours à peaux); la guitare électrique de  Philippe Gordani, seul instrument harmonique du groupe, qui assure des nappes d’accords colorées, des soutiens de basse et de belles envolées lyriques ; et la flûte merveilleuse de Joyce Meniel. En plus des sons habituels d’oiseaux chantants ou d’anges perchés, il tire de son instrument des cris étouffés, des murmures anxieux ou des épuisements de sprinters. Avec le saxophone, il forme un duo de paroles dialoguées et impitoyables. Ils racontent des histoires fragiles, perdues et terribles au travers de mélodies toujours présentes, reprises en boucles, superposées, étirées et développées. L’image des « Temps Modernes » où le petit Charlot, si décalé, si incongru, si poétique se fait happer par les engrenages et en ressort ébouriffé et étourdi, est souvent venue à ma mémoire en même temps que les vignettes de BD futuristes gagnées par l’industrie mais où la poésie étouffée ne demande qu’à ressurgir sous les poutres métalliques.
Le public a fini debout. Une claque magistrale qui laisse une empreinte durable dans nos petits colimaçons d’oreilles.

 

Pas facile pour un groupe de passer après ce moment intense. Pas facile non plus pour l’auditeur de passer d’un monde à l’autre, de la création pure à la récréation joyeuse, au son qui danse des Volunteered Slaves.


Du monde sur scène : 12 personnes (dont on se dit parfois qu’il pourrait être moins nombreux pour assurer à l’auditeur une écoute plus claire) et une musique festive, fondée sur un rythme à haute teneur en groove, sur la pulsation et le plaisir.
C’est sûr, ça dépote, ça remue les tympans, ça se prend de plein fouet. Un côté rétro volontaire avec une nostalgie année 70  y compris dans les tenues vestimentaires, une diversité d’influences ( afro, pop, slam, funk)  et de reprises donnent une approche que l’on peut qualifier au mieux de foutraque et espiègle au pire d’un peu confuse. De Radio Star à Pink Floyd, ils dynamitent les morceaux, les revisitent à leur sauce bien dense. Les Slaves n’en font qu’à leur tête, c’est évident, et ont décidé de ne pas se la prendre…C’est tout à leur honneur, la musique comme le reste a besoin de respiration, de moments clairs, de folie douce ou pas. On aime les kaléidoscopes, et les associations qui détonnent.
Et pourtant… On ne peut s’empêcher de penser que cela manque souvent de cohérence et sans doute de clarté. Quelques pépites délicates ( voix /sax ; chorus de piano) pour pas mal de scories tout de même. Le fait d’avoir quatre chanteuses et un slameur qui travaillent peu le polyphonique n’apporte rien de plus, deux auraient suffi à gagner de l’émotion et de la force. Le travail des percussions est peu audible également avec une batterie très rythmique, très active et parfaitement en place. Et le côté « poseur » de certains musiciens présents parasitent beaucoup l’adhésion à leur travail ( à moins que ce ne soit du second degré, il faut le souhaiter !). Deux instrumentistes se hissent au firmament, bien haut :
Olivier Témine au saxophone par une libre énergie, un son flamboyant, une présence remarquable, un sens du groove bien fou est un vrai grand interprète et Hervé Samb à la guitare apporte tout son brio, sa créativité dans des impros hélas trop rares.

Les Volunteered Slaves mériteront c’est sûr, une seconde écoute, avec davantage de disponibilités d’esprit, un meilleur environnement (une grande scène par exemple) et un son plus cadré. Nul doute que j’en ressorte convaincue cette fois. Je ne demande que cela.

Chroniques Marciennes 3.3

Chapiteau de Marciac 29 Juillet 2017  Chronique : Annie Robert, photos : Thierry Dubuc 

Be Hancock !

Omer Avital Quintet
Herbie Hancock Quintet

Une forte dose de chaleur ce soir sous le grand chapiteau: atmosphère de plein été et densité de la musique se répondent : attente, joie et remue méninges.
D’ailleurs tout ce soir a été remuant dans tous les sens du terme, au bout des pieds, au fond des tripes, le long de l’échine, dans les circonvolutions du cerveau et dans les frôlements du derme.

C’est le quintet du contrebassiste israélien Omar Avital qui entame la soirée.

Ce musicien important, contrebassiste de grande classe tant au niveau rythmique que mélodique s’affirme dans un mélange de jazz new yorkais, brillant et de jazz israélien toujours en mouvement, un compromis sans perte d’âme. Ses différents lieux de vie, ses différentes influences culturelles, les chants folkloriques, les rythmes de danse et les rituels, ont nourri son imagination, au même titre que le blues, le gospel ou la soul qui avaient, avant eux, alimenté son inspiration. Il nous offre un jazz d’une folle gaîté, dansant, un jazz «  pour les pieds » mais aussi réfléchi, ou mélancolique au gré des morceaux.

Les entrées sont joyeuses et chatoyantes, le groove immédiat, et la puissance au rendez-vous grâce à la présence de deux sax Asaf Yuria et Alexander Levin, complémentaires et talentueux en diable, au soutien  du  batteur Ofri Nehemyci actif mais point trop et au piano romantique d’ Eden Lakin.

Il n’y a sans doute pas de révolutions ni d’étonnements francs mais un traitement intelligent, aguerri et inventif des structures habituelles du jazz. De larges intro où la contrebasse est traitée comme un oud ou choyée comme une partenaire de danse, des chorus débridés et galopants, des pulsations battantes, quelques brins de latino, des citations bienvenues, en font un jazz accueillant, multiple mais sans aucune perte de cohérence. Pas un instant d’ennui, pas un temps de répit, ça galope et ça avance avec un réel don de soi au public, un vrai sens du partage.
Un double rappel l’un sur un rythme coloré de moyen-Orient et l’autre sur une sensuelle bossa clôturera ce set réussi et enrôlant.

Et puis voici Herbie Hancock… maître Herbie…  pour son neuvième concert à Marciac!!  Que dire sur lui qui n’ait pas été dit : une légende vivante, un monument, un trésor international, un claviériste d’exception. Soixante ans de carrière, des changements permanents, un sens de la révolution musicale exacerbé, toujours en avance d’un cran sur son temps, toujours en contre-pied, il est celui qui n’a cessé de planter des aiguilles dans le postérieur de nos certitudes.
Soul, rock, funk, disco, free, dub, électro, chant d’Afrique, il a exploré, touillé, et regardé là ou ça faisait mal, exploitant également avec gourmandise toutes les possibilité de l’électronique. Résultat un jazz parfois déconcertant, parfois charmeur, parfois aigu parfois mystique, mais toujours en recherche, avec une énergie, un ADN vital qui laisse bouche bée.

Le quintet de ce soir ne déroge pas à sa ligne de conduite. La musique se fait matière, malléable, friable, pointue comme un pic d’acier ou souple comme une feuille qui danse. Ça vibrionne, ça pulse un maximum, ça funke à mort. Il  tortille l’espace-temps, distord les couleurs instrumentales et les voix. Des citations de ses propres morceaux ( Actual proof ou Butterfly) font parfois surface comme des bouts de pierres ponces à la surface de l’eau et replongent illico. Une main sur le synthé, une autre sur le piano, pas un instant où il ne soit inattendu et novateur et bourré d’une énergie intacte. Tout cela, sans nous quitter des yeux et sans laisser nos oreilles s’évader


Autour de lui, avec lui, une équipe de rêve…. «  Ils sont capables de créer quelque chose avec rien, avec un brin d’air » C’est ainsi qu’Herbie Hancock les présente. De haute voltige, de facture exceptionnelle, Lionel Loueke à la guitare et aux voix est sidérant. Il offre au groupe une coloration africaine,  mais aussi électrique et psychédélique. Sa guitare rouge et folle restera bien incluse dans nos souvenirs.

James Genus à la basse n’est pas en reste, il galope sur ses cinq cordes, solide et sauvage à la fois. Chantant ses notes, courant sur son manche comme un dingue, il nous démontre à quel point une basse peut ( et doit) sortir  de l’ombre. Le brésilien Vinnie Colaiuta à la batterie avec son look de plagiste ( short et marcel ) est à la fois fin et puissant (Comment fait il ? Mystère). Il finira en nage, attentif jusqu’au bout à ses partenaires. Juste une petite réserve (mais à peine) sur Terrace Martin plus intéressant au vocal et au synthé  et dont le sax manque un peu d’épaisseur.
Herbie Hancock laisse à ses remarquables musiciens une large place d’impros et de chorus. L’amusement prime entre eux  mais tout tombe à pic : les moments de douceurs mélodiques, les ruptures de rythme, les remous sonores, la voix chantée d’Herbie , les reverbs et les distorsions et bien sur le piano, le piano.. !!
D’un schéma de départ, ils construisent des morceaux aux multiples couleurs et ramifications. Rien qui ne soit enrichi, travaillé, magnifié…Cette densité donne le vertige et le public en est bien conscient.


Au dernier morceau, c’est une déferlante vers la scène, une joie dansante qui emporte tout. Un rappel de feu sur Watermelon man totalement revisité , laissera le band  épuisé et vidé.  Les auditeurs également mais tellement remplis de vie et d’énergie que le sommeil ne sera sans doute ensuite pas simple à trouver.

Be Hancock !

Chroniques Marciennes 3.2

Marciac 28 Juillet 2017   Chronique : Annie Robert, Photos Thierry Dubuc

Deux sirènes et une déesse : la recherche des marges

Enorme succès pour cette soirée d’ouverture, chapiteau bondé, public multiple et plein de fougue (plein de retard également au vu des multiples mesures de sécurité..) Une réussite annoncée mais qui n’allait pas de soi.
Le choix programmatique était peu commun, il faut dire, un réel contre-pied aux habitudes: une vraie surprise d’anniversaire:
Katia et Marielle Labéque, interprètes classiques et magnifiques virtuoses du piano à quatre mains et Norah Jones, star adulée, multi récompensée qui navigue entre jazz et pop: deux sirènes et une déesse pour un moment dans les marges du jazz.
Et la soirée a tenu ses promesses dans l’étonnement.

Katia et Marielle Labèque ont débuté leur concert dans les noirs reflets de leurs deux pianos siamois: quatre mains véloces et subtiles, deux têtes auréolées de crinières brunes et un cœur à l’amble, plein de fougue. Une jolie prise de risque face à un public tendu vers le jazz.


Les doigts s’imbriquent, sans se chercher, se fondent et se répondent. Osmose parfaite. Philip Glass déploie sa subtile écriture percussive et les deux interprètes la révèlent tout entière. Elles sont  habitées, complices et entraînent avec elles tous les amoureux de musique en soi, par la qualité de leur jeu.. Le reste du set va se centrer sur les origines basques des deux sœurs à travers des chants réharmonisés pour  pianos et l’entrée en lice de deux chanteurs amples de voix et basques de couleur ( Enaut Florietta et Thierry Biscary) pour une musique de racines, à la fois lancinante et active. Ça ne groove pas des masses mais se faufilent des souffles de montagnes, des senteurs de près fleuris, des fraîcheurs de torrents et des légendes de Mari et de Basajun. On se laisse emporter par la grâce et la sincérité des complaintes rehaussées encore par les étonnantes percussions basques du groupe Kalakan, bois sonores et tintements de pierres (une découverte atypique).

La chorale des spectateurs de Jim soutiendra même de son bourdon un requiem mélancolique en répétitions d’adieux avant que le groupe s’attaque à l’un des plus grands succès planétaires : le Boléro de Ravel…  Et là, on reste  plus dubitatif…
Pour qui connaît bien l’œuvre, son déploiement en couches feuilletées, sa force hypnotique, la puissance crescendo de l’orchestre symphonique, le compte n’y est pas. Les percussions basques sont certes rares, subtiles, délicates mais bien trop légères et leurs timbres bien trop proches pour que la variété des entrées se remarque et multiplie le thème. Ce qui devrait être une montée haletante tourne en longue répétition. Cependant le final, enlevé par les deux pianos survoltés, clôturera le morceau sur une impression de force enfin atteinte.

Changement de plateau, changement d’atmosphère…
Après les brunes sirènes et l’originalité du projet, la déesse bienveillante. Norah Jones vient retrouver ses fans sous un chapiteau tout acquis à sa voix de velours, sereine et engagée. Les allées se remplissent au delà des sièges et chacun se glisse doucement pour une écoute attentive d’un retour attendu de la diva aux millions d’albums.
Elle présente ce soir son sixième album «  Day breaks », un re amour  avec  son  piano, délaissé quelques temps.
Ce « Day Breaks » comprend neuf titres originaux ainsi qu’une reprise du sublime « Fleurette africaine » (African flower) de Duke Ellington, du « Peace » de Horace Silver ou de « Don’t Be Denied » de son ami Neil Young.
Un premier morceau d’introduction plutôt rock et pêchu, soutenu par une batterie en métronome, suivi d’un autre centré sur une approche plus folk, nous plonge dans la multiplicité de l’inspiration de Norah Jones  qui puise un peu partout : country, folk, soul et jazz pour tisser un univers à elle.


Les ambiances sont tantôt légères, tantôt crépusculaires. Parfois apaisantes, parfois inquiétantes, parfois nostalgiques à l’image de ses états d’âme et de ses évolutions. Entourée d’un quatuor efficace ( Fender/ basse/ batterie/ guitare ) qui la porte sans envahir le piano, elle tutoie un swing électrique, et une pop savamment dosée. La voix bien connue peut se faire douce comme le conseil d’une amie de toujours ou plus remuante pour une flambée d’énergie.
Le public en redemande et sera exaucé et charmé.

Une première soirée sur les marges du jazz qu’il fallait découvrir, augurant d’une mosaïque de propositions et d’approches à venir.

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Chroniques marciennes. 3.1

Marciac 28 Juillet 2017

Annie Robert

Go on !!

Cette année encore (et avec délices) Action Jazz sera là pendant toute la durée du festival de Marciac, pour tenter de faire partager à chacune et chacun, les émotions et les bonheurs de ses chroniqueurs (on oubliera les déceptions s’il y en a..) ainsi que les regards délicats de ses photographes pendant l’étonnant festival gersois qui mitonne pour cette édition, des parfums sucrés d’anniversaire et des senteurs acidulées de surprises. On ne risquait évidemment pas de rater ce rendez-vous.

Année unique, année spéciale, celle de tous les superlatifs, de l’étonnement d’être encore là, des additions et des nombres : Marciac a quarante ans et toutes ses dents !!

Et si on se laisse aller à compter, juste un tout petit peu, cela donne à peut être ça: plusieurs centaines de concerts et de musiciens, des milliers et des milliers de spectateurs, des heures et des heures d’installation, de balances et de répétitions, des partitions perdues et des rencontres miraculeuses, des milliers et des milliers de billets d’entrée comme autant de confettis colorés, des milliers de bénévoles et de petites mains, sans compter les litres de bière, les palettes de St Mont, les tonnes de foies gras, les eskimos et les éventails, les pas perdus et les toiles tendues…
Ouf ça donne le tournis !! N’en jetez plus et surtout ne jetez rien !!!

Car le plus important de tout est à chérir : des heures et des heures de bonheur, de découverte, d’émotion, des souvenirs à la pelle, de la musique folle, dense, dansante ou planante, en cascade, à profusion, en perles, en pluie, en orage, en plein soleil. De la note au kilo, au détail, au millième.
Du jazz quoi !! Varié, intense, multiple, vivant, aride, métissé. Du qui énerve, du qui rassure, du qui éblouit, du qui interroge, du qui « c’est pas du jazz, mais si c’est du jazz, mais non ! », celui qui promet et celui qui confirme..

Dix-sept jours à venir bien pleins, avec du « neuf » et du « vieux », du jazz d’Amérique et d’ailleurs, du swing et du groove, de l’inclassable et de l’inattendu.
Que ce soit dans le grand chapiteau pour les cadors, les caïds, les jazzmen qui ont pignon sur rue et CD sur Blue Note, que ce soit à l’Astrada dans son écrin calme et ses prises de risques programmatiques, que ce soit dans les rues, aux détours des cafés ou sur la place pour le bis au fil des matinées, des après-midi (et parfois même des soirées sauvages), la musique ne s’arrête jamais. Elle flotte sous les arcades de la place, s’accroche aux arbres des allées en fils de soie. Elle remplit les verres et les têtes. On en redemande, on s’en gouleye et on s’en nourrit. On en discute, on en chante, on en respire, on s’en fâche ou on en rigole. Mais on en parle, ça c’est sûr. Marciac est fait pour ça.
Elle soutient les temps faibles et adoucit les temps forts.
Elle est ce qui nous fait du bien. Elle est l’aorte qui nous tient vivant. Et cela depuis quarante ans .

Ce sont donc les noces d’émeraude de Marciac et du jazz aujourd’hui, avec un programme tellement énorme qu’il est impossible de le détailler ici; alors ne faiblissons pas, réjouissons nous, prenons en plein les mirettes et les oreilles, et promettons d’être là pour ces moments si particuliers. Quarante ans c’est à la fois beaucoup et peu de choses… Et de toute façon la musique, ça conserve. On parie même que l’on sera pour les prochaines noces d’or.

Allez go on ! Un petit-beurre et des touyous !! On se prépare à un beau moment d’été.

http://www.jazzinmarciac.com/
Du 28 juillet au 15 août .

Cocktail tonic: Calypso Rose

Cocktail tonic : Calypso Rose

Rocher de Palmer : Bordeaux /Cenon
13/04 /2017

Vous la croiseriez dans la rue, toute menue, avançant doucement en traînant les pieds, vous l’aideriez immédiatement à traverser la rue et à porter ses paquets, tellement elle semble fragile, et prête à rompre, . …
Mais ce bout de femme de 77 printemps au premier muguet ( elle est née le 27 Avril) est une icône, une institution, un monument dans les Caraïbes, la reine incontestée de cette tonifiante musique de carnaval qu’est la Calypso. Avec ses 800 chansons et sa vingtaine d’albums, c’est une légende vive et pétillante que la France a découverte, il y a peu avec son nouvel album, réalisé avec Manu Chao. Un succès éclatant couronné par une Victoire de la musique et une tournée dans tout l’hexagone..
Dans la 1200 places du Rocher de Palmer, les fans sont à touche–touche et chauds bouillant. On se faufile comme on peut en essayant de ne pas écraser les pieds de son voisin, ni de recevoir un coup de coude malencontreux. Les gambettes remuent déjà. Les visages sont souriants à l’avance. Il y a des jeunes, des moins jeunes, des filles, des gars et même des gamins, sans compter quelques drapeaux de Tobago qui s’agitent en dansant, en attendant celle qui pendant une heure et demie va remettre le bonheur au centre de la vie.
Après une entrée en scène à fond de ses musiciens ( une trompette et un trombone éclatants de peps, une guitare bourrée d’énergie et de rythme, une basse et une batterie déchaînées, un clavier à l’avenant et deux choristes pulpeusement chaloupées aux voix claires et bien placées) la voici enfin.

Calypso Rose

Appuyée sur le bras de son régisseur-nounou , Calypso Rose , un bouton d’or à elle toute seule, entame sa première chanson et immédiatement l’impression de fragilité disparaît. La voix est forte, malicieuse et tonique. La Caraïbe vous déboule dessus, soleil et vent du sud en prime. Ca y est, les guiboles démangent et les hanches se tortillent. On est aspiré dans la danse et le rythme.
La reine de la Calypso vibre en effet d’une énergie à toutes épreuves et la transmet à son public à pleines brassées, elle rigole, interpelle, soulève sa tenue pour montrer ses fesses qui ondulent, accroche coquinement le micro à sa culotte. Le sourire et la malice sont en effet les piliers de son combat. Mais sous sa sincère joie de vivre, et sa bouille qui inspire la sympathie, affleure un esprit vif, prompt à pointer des aberrations du monde autour d’elle. Et elle n’oublie rien de ce qu’elle est, de ce qu’elle a vécu et de ses origines d’esclave venant d’ Afrique ( Une belle chanson intitulée Back to Africa nous le rappelle).

Car c’est une battante, une féministe, une dame pas trop politiquement correcte, qui s’est cognée à tout le machisme de son île : un père qui la trouvait trop moche et qui ne voulait pas qu’elle chante, « Oh my daddy he never never likes me/Said I was black and ugly » ses propres compères en musique qui lui refusait l’ accès à la compétition de Calypso réservée aux mecs et qu’elle a ensuite gagné cinq fois ( paf dans les dents !) et les hommes en règle générale qui ne lui ont pas été tendres. Love Me or Leave Me appelle à ne pas subir le manque de respect d’un compagnon . «  Never married and not for money » ajoute elle en entonnant «  No madame » .  Les hommes de l’assistance approuvent… ses musiciens se mettent à genoux devant elle en riant et chacun de sauter partout. Les photos fusent, les mains se déplient en cœur. La joie est là. On embrasserait presque son voisin surtout s’il a vingt ans de moins !!
Après deux morceaux de rappel, c’est avec Calypso Queen qu’elle termine ce concert, fatiguée tout de même mais visiblement si heureuse de l’accueil que lui ont réservé ses fans qu’elle a du mal à quitter le plateau. On ressort de là avec un pêche incroyable, une patate grand format, le bonheur accroché aux chevilles et le sourire béat, retonifié de l’intérieur, prêt à en découdre avec la vie.
«Une chanson peut renverser un gouvernement, placer un homme politique au pouvoir et faire que des hommes se comportent comme des êtres humains et non comme des bêtes » a t elle déclaré à une radio, il y a peu…
Une vraie leçon. Cette mamie là est une grande dame, malgré son mètre cinquante, un talent à l état pur et une belle personne radieuse dont on aimerait que pleins de sosies bienfaisants se répandent dans le monde. Vive la Calypso !! Rose bien sûr !!

Michel Godard / Jon Sass « Tu vas voir, ce que tuba voir !!  »

par Annie Robert, photos Philippe Marzat

Rocher de Palmer
Cenon/ Bordeaux 8 mars 2017

Michel Godard et Jon Sass

Foi d’un pipeau à coulisse, si quelqu’un m’avait affirmé avant ce concert, que le tuba pouvait être un instrument inventif voire subtil, je lui aurais pouffé au nez sans ménagement…ouarf !

Quoi, ce gros tortillon cuivré, cette fausse trompette version XXL, cette espèce de balourd de fond d’orchestre…délicat ?
Voyons, soyons raisonnables : joyeux certes dans les bandas et les orphéons, pimpant c’est sûr, puissant sans conteste dans les musiques militaires…mais créatif et léger ?
Mea culpa. Faisant fi des clichés et des idées reçues, le concert de ce soir a prouvé largement le contraire, avec brio, en ouvrant l’océan des possibles.
Deux grands noms associés, deux grands maîtres de cet instrument, le français
Michel Godard et l‘américain Jon Sass venaient de guider les oreilles, les doigts et les souffles d’un dizaine de professeurs, de professionnels et de formateurs durant une master class dans le cadre du Printemps du Tuba qui se tenait à l’école de musique de Cenon.
La restitution live de ce travail fut magistrale et riche, la soirée des surprises à tous les niveaux.

Jon Sass

D’abord seuls sur scène et réunis pour la première fois, les deux tubistes ont déployé toute l’étendue de leur talent. Pédagogues, complices, proches du public, désireux de faire découvrir les capacités insoupçonnées de leur instrument, ils se sont glissés dans des bruissements d’éléphants joyeux, des claqués de langues et des mouvements de groove sans faille alternant chacun la ligne basse ou l’impro. Les embouchures, comme des cornes d’abondance se sont remplies de petits souffles, de chants murmurés ( on peut chanter en soufflant dans un tuba !!), de meuglements swing.

Michel Godard

Le tuba révélait peu à peu sa non-limite…Que se soit dans « Passa mezzo » de Michel Godard, sur un thème renaissance, ou dans « In Mémoriam », on s’est plu à suivre des phrasés rapides ou simples, des sons faibles tellement maîtrisés qu’ils s’approchaient de la contrebasse. On a suivi le solo de « Spectro walk »  de Jon Sass comme une marche dans l’inconnu remplie de changement de couleur et de tempo. Et on est resté pantois devant « Aborigène » un solo de Michel Godard autour des musiques australiennes et du Didjeridu , roulé dans un souffle circulaire sans silence avec une intensité croissante et décroissante sans pause aucune; une prouesse technique certes mais pas seulement : un vrai propos, une véritable atmosphère,
Retour au jazz proprement dit ( on ne s’en était pas vraiment éloigné…) avec « 
Beautiful Love » et la découverte d’un instrument étonnant, le serpent, ancêtre des tubas et des sax , qui accompagnait le plein chant au moyen âge, un long tube de bois courbé, dont on bouche les trous comme une flûte et qui a donné au morceau une douceur tragique et délicate, comme une mystérieuse trompette de brume claire.
Une découverte supplémentaire avec une galaxie de sonorités nouvelles.

Oscar Arabella au serpent et Patricio Lameira à la guitare

Puis se sont agrégés les dix stagiaires de la masterclass, avec toute la famille des tubas ( enfin presque, il paraît qu’il y en a d’autres….) : les euphoniums, les contretubas et les soubassophones plus une batterie et une jolie guitare. On est passé alors dans des mouvements collectifs, plus symphoniques avec Michel Godard à la direction d’orchestre. De «  Trace of grâce » à « Blue light » en passant par « Deep memories » les morceaux se sont enchaînés comme autant de chants et contre-chants, d’harmonisations délicates et de danses par-dessus le pavillon. Les soubassophones ont enfourché des solos improbables, la guitare leur rendant la pareille, un classiquo- jazz, tonifiant ou mélancolique. Ces diables d’instruments sachant décidément tout faire…

Mais les surprises n’avaient pas dit leurs derniers mots… des invités ( et pas des moindres) se sont glissé au fur et à mesure : René Lacaille a soufflé avec son petit accordina des lames de soleil, Jean Luc Thomas a fait s’envoler des pas de cigognes et des battements de cœur sur le flan de sa flûte traversière, et l’espagnol Oscar Arabella a charmé son serpent rien que pour nous.

René Lacaille et Michel Godard


Tout cela dans une dimension épique et surtout cohérente… De passionnants duos, des sons joyeux et naturels, personne ne cherchant à se pousser du coude ou du piston mais à créer un réel instant d’échange musical, voilà ce qui a caractérisé cette seconde partie qui s’est terminée sur un dernier morceau avec une entame renaissance et une furieuse biguine terminale… Du lourd et du bon, du subtil et de l’étonnant, du miel et du poivre.

Jean-Luc Thomas

Michel Godard et Jon Sass ont prouvé ce soir que peu importe l’instrument finalement, qu’il soit facile ou pas, familier ou pas, clinquant ou pas, charmeur ou pas. Au-delà de la virtuosité, seuls comptent le projet et le discours et ce soir-là, il y en avait à foison.
Le printemps du Tuba s’est poursuivi dimanche par un concert géant réunissant 80 stagiaires , un concert qui n’était sûrement pas  « à bout de souffle » comme dirait Godard !!

Gaëtan Martin organisateur du festival avec Michel Godard et Jon Sass

Born to be blue / Cinéma

Par Annie Robert.

Film de Robert Budreau 2016
Ethan Hawke/ Carmen Ejogo

188856Le jazz et le cinéma ont souvent fait bon ménage… Les jazzmen ont composé pour lui et le cinéma a commis quelques biopics sur ces drôles de zèbres, ces hommes et ces femmes de musique, ces destins étranges le plus souvent balayés par la drogue. Certains sont impressionnants de réussite, d’autres de pâles déroulés de vies archi-connues.
Voici un film canadien, qui se veut plus que cela. Et c’est heureux. Pour entrer un petit peu dans la peau, les angoisses, les troubles et la musique prenante de
Chet Baker, trompettiste atypique et fragile, il fallait aller plus loin que le simple déroulé des faits. Et le réalisateur Robert Budreau a décidé de ne traiter que la période de 66 à 67, moment pour Chet Baker d’une longue traversée du désert, celle où il lui a fallu se reconstruire physiquement et musicalement après s’être fait casser les dents et la mâchoire par ses dealers. Une période de doute, de douleur musicale, de recherche, pendant lesquelles les portes se sont fermées puis entrouvertes.

Born to be blue, d’après un titre bien connu de Chet Baker est donc une fiction s’appuyant sur un morceau de vie du trompettiste, une biographie imaginaire qui explore de manière subtile, le passé de Baker (avec des flash back en noirs et blancs bien venus) et le présent si difficile éclairé par une belle histoire d’amour.
Le film est de facture classique, avec quelques facilités de cartes postales
( fumées des bars new yorkais, beaux couchers de soleil de la côte ouest) mais une vraie intensité qui nous fait partager ces moments sombres.
Il est tenu de façon dense par
Ethan Hawk,e dans le rôle de Chet Baker, à la fois torturé par ses addictions, drôle et touchant, maladroit et génial. Les autres rôles sont parfaitement distribués avec la beauté radieuse de Carmen Ejogo par exemple qui campe une Jane à la fois combative et sans illusions.
Le film frôle sans en donner la réponse bien sûr, les rapports entre la création et la drogue, la compétition sans merci entre musiciens ( un Miles Davis impressionnant de dureté) la fragilité du lien avec le public, l’urgence de la musique.C’est rythmé et mélancolique,triste et gai, trivial et délicat.
La bande musicale est bien sûr à l’unisson du film et offre le plaisir de retrouver le son si particulier de ce petit blanc de la côte Ouest dont Dizzy Gillespie disait qu’il ne jouait pas tout à fait, tout à fait juste, et que c’était cela qui faisait sa spécifité, sa qualité, son talent. Le final d’un « Funny Valentine » de la résurrection donne la chair de poule et on n’oubliera pas de si tôt, le visage torturé, la voix cassée de ce Chet Baker, avalé par la drogue et accroché à sa trompette comme seule planche de salut. Un beau film et pas seulement pour les accros du jazz.

 

Erri De Luca / Stefano Di Battista

Par Annie Robert, photos Alain Pelletier

Rocher de Palmer  9 février 2017
LA MUSICA INSIEME
Les souvenirs sont d’étranges créatures. Ils vivent en morceaux, s’effacent ou reverdissent, s’enflent noirs et sombres, ou se déploient en caressant une nostalgie heureuse. Ils sont faits de mots, de sons et d’odeurs qui se croisent et se faufilent. Pour notre bien ou notre malheur. Cela dépend des moments.
Ce soir, c’est un objet culturel peu habituel qui nous est offert pour justement faire bouillir et bouillonner la marmite aux souvenirs…
A l’initiative du Rocher de Palmer et en partenariat avec “Lettres du monde” la littérature et la musique, les sons et les mots qui se cherchent parfois, se ratent peut être, se découvrent souvent, seront à l’honneur. Ils nous permettront de cheminer dans les souvenirs d Erri De Luca, tout parsemés de témoignages sonores. Il appelle cela une “chiacchierta”, un papotage musical.
Erri De Luca est un écrivain d’envergure… pas par la taille de ses romans, souvent modeste, mais par l’intensité de son pouvoir d’évocation, la précision de ses mots, leur retenue et leur justesse. Un Nobel à venir. Même si on ne connaît pas Naples, on entrera sans peine dans les effluves de l’atelier du cordonnier, on sentira la chaleur reposante du coucher de soleil sur les toits, les paroles murmurées dans les rues étroites, les luttes ouvrières ou les falaises d’escalade. Le monde d’Erri de Luca, cette Italie inconnue deviendra vivante pour le lecteur, si vivante qu’elle entrera dans nos têtes, sous la peau, dans notre imaginaire, on s’en fera des souvenirs aussi denses que s’ils étaient réels.
Croisons donc tout cela… Ses souvenirs à lui, réels ou fantasmés, nos images à nous lecteurs de ses mots ou simples curieux, la voix et les chants, le saxophone et le piano. Écoutons les textes, entendons les souvenirs, écrivons la musique à plusieurs.


C’est un air de valse gaie qui introduit le concert, les mots s’envolent en rondes poétiques. Le saxophone délicat de Stéfano di Battista, la batterie combative de Robert Pistolesi, le piano souple d’Andrea Rea, la basse papillonnante de Daniele Sorentino s’allient à la voix chaude et puissante de Nicky Nicolai (une Nana Mouskouri jeune et c’est un compliment !) pour nous faire entendre “les fleuves qui descendent vers la mer sans jamais la remplir.”
C’est un moment de chansons (sous – titrées en français, grand merci), comme des fenêtres ouvertes sur des thématiques qui lui tiennent à cœur, des vieilles chansons napolitaines ou anarchistes, des souvenirs d’oreille dont il a transformé les paroles ou bien des morceaux que Stefano di Battista le saxophoniste a composé à partir des vers ou des phrases qui lui ont été confiés, en un jazz tonique et mélodieux.


On côtoie Marie et aussi Joseph, si amoureux de son incroyable épouse, Janvier le Saint renégat qui arrête la lave du volcan, Naples la tellurique, les naufragés de Lampedusa, la Médi (terranée) porteuse de civilisation ou fossoyeuse des hommes perdus, les grèves et les combats. Erri De Luca raconte, généreux, profond, il chante même les vers de Nazim Hikmet. La musique illustre sans effet, plutôt joyeuse, ses paroles et ses indignations recueillies. On écoute les anecdotes et les réflexions, on savoure les notes. Car si Erri de Luca n’est pas un musicien, il en connaît les codes, le langage et le rythme.
L’intervention de Pierre François Dufour avec la voix si humaine de son violoncelle soufflera tendresse et générosité dans l’introduction de “Je voudrais te manquer” et la lecture qu’Erri De Luca fera d’un de ses textes sur un Noël de «  confusion et d’excellence” au sein d’une lutte syndicale nous laissera émus et le cœur gonflé.
Pour se battre, il faut prendre la parole, la partager, la donner. Les mots chantés ont une immunité naturelle, ils portent la musique en eux, ils se permettent de sortir de la carapace des livres. Jouez donc musiciens, pour garder la force des mots !!” a déclaré Erri De Luca au début du concert.
On a partagé toute la soirée le goût délicat, la sensuelle beauté de cette recherche dans une lecture musicale poétique, jazzy et originale
Un réel moment de partage, un étonnant corps à corps entre les notes et le verbe : “la musica insieme”. Un délicat programme.

 

 

 

Emile Parisien 5tet feat.Joachim Kühn Rocher 27/01/17

Par Annie Robert, photo Rocher de Palmer

parisien kuhn rocher 27 01 17

Sfumato ! Imaginez-vous au bord de la falaise d’Etretat, assis les pieds pendants dans le vide. D’un côté, l’horizon large sur la mer, le petit creux à l’estomac dû à la profondeur de l’abîme blanc de craie tout en bas ; de l’autre, le moelleux de l’herbe verte sous les fesses et la certitude du sol bien solide …Une balance entre le vertige et le bien-être. Se faire peur mais pas totalement, avec sérénité mais se faire peur quand même et en prendre plein les yeux…
C’est le propos du concert de ce soir….L’effet sfumato … Du flou qui fait tourner la tête, de l’incertitude apprivoisée, du péril tenu à peine au loin mais du plaisir aussi, du vaporeux et du sensuel.
En peinture, la technique est bien connue et pratiquée par les peintres de la Renaissance, elle permet de suggérer, d’éclairer différemment, d’embarquer dans l’ailleurs… une brume légère qui appelle le mystère, (la Joconde par exemple…). C’est profond et enveloppant, intrigant et familier.
Emile «  Leonard » Parisien s’est retrouvé dans cette approche-là, en réunissant ce quintet. Le concert de ce soir nous entraîne donc dans les vaporeuses volutes de l’abîme tout proche, dans le sfumato, les jambes gigotant dans le vide.
Saxophoniste soprano, à la gestuelle en déséquilibre si caractéristique, au jeu fougueux qui aime bousculer les limites, il est un amoureux de la rencontre. Rien ne lui fait vraiment peur à ce garçon. Depuis plus de dix ans, il n’a jamais cessé d’explorer de nouveaux territoires musicaux, de se frotter au travail des autres. On l’a écouté avec Dave Liebman, avec Daniel Humair, avec Michel Portal, avec son complice Vincent Peirani. Aujourd’hui c’est avec  Joachim Kühn qui fut l’un des rares pianistes à jouer avec Ornette Coleman, une des références du jazz allemand, que s’est entamée la belle collaboration  qui nous permet de découvrir ce CD, ce «  Sfumato » si délicat, si bousculant et si vertigineux. Autour de ces deux fous de free, de ces deux générations, voici trois voltigeurs, trois snipers de première qualité qui les accompagnent: Manu Codja à la guitare pleine de rock et de blues mêlés, Simon Tailleu au son charnu, au bois délicat et à la permanence subtile, et Mario Costa pour une batterie inventive et au cordeau.
Un « Préambule » en clin d’œil  entame le concert. Des grincements, une tonalité orientale, c’est une petite danse douce où chacun avance sa partition. On se laisse emplir de ce jazz de funambule. Le sol se dérobe un peu sous nos pas, ou nous fait rebondir comme des baudruches… l’effet Sfumato se répand !!
Dans « Missing a page » une composition de Joachim Kühn, la virtuosité du piano, ses frappés saccadés, son énergie furieuse nous tirent sur les pentes de l’inconnu mais sans lâcher un instant l’harmonie et la rigueur.. Les ruptures de rythme, les riffs de guitare et le jeu à trois se succèdent. C’est aussi ce qui est étonnant dans ce quartet, leur capacité à improviser librement, follement mais avec un placement impeccable qui ne se dément jamais.
« Transmitting »  nous offre ensuite une intro de contrebasse déliée et nostalgique, avec le soutien progressif d’une guitare souple et d’un piano presque classique. Le vent souffle dans  les cheveux. L’expressivité est de mise. Le récit entre en scène et il va se prolonger de façon très nette avec le meilleur morceau du concert sans doute, «  le clown tueur de la fête foraine » où se succéderont les éclairages de foire triste façon musette, les lueurs froides des néons, les coins sombres pour se terminer dans une inquiétante poursuite à la guitare avec des frissons plein l’échine.
Avec « Balladibiza. »  c’est un léger solo introductif avec du souffle plein les joues  qui va cheminant, de la plainte de la guitare hendrixienne aux accords martelés mais légers du piano. « Arôme de l’air » de Joachim Khün s’engage dans l’intranquillité et l’urgence. Les vagues cognent, le vent cingle, mais l’odeur de l’herbe fraîche vous trousse le col. Emile saute sur place, écrase les galets sous ses pieds.
Avec « Poulp » on change de monde, en plongeant le regard dans la mer. Des sons claqués, des rythmes ondulants  annoncent  un riff syncopé, qui, à chaque reprise propulse les solistes vers d’autres voies, le piano effréné, la contrebasse palpitée, le soprano voilé, la batterie enroulée avant le final endiablé. Une atmosphère à briser les icebergs.
La soirée, après deux rappels se conclura avec « Paganini » un morceau façon valse qui nous laisse reprendre pied sans reprendre notre souffle.
Allez zou, il faut rentrer, quitter la falaise, le lointain et rejoindre  la maison.
Chapeau bas, Monsieur Parisien, Monsieur Kühn, et leurs compères, chapeau bas vraiment. !
Les paysages furent beaux et Sfumato nous fûmes… !!

Par Annie Robert, photo Rocher de Palmer