Erri De Luca / Stefano Di Battista

Par Annie Robert, photos Alain Pelletier

Rocher de Palmer  9 février 2017
LA MUSICA INSIEME
Les souvenirs sont d’étranges créatures. Ils vivent en morceaux, s’effacent ou reverdissent, s’enflent noirs et sombres, ou se déploient en caressant une nostalgie heureuse. Ils sont faits de mots, de sons et d’odeurs qui se croisent et se faufilent. Pour notre bien ou notre malheur. Cela dépend des moments.
Ce soir, c’est un objet culturel peu habituel qui nous est offert pour justement faire bouillir et bouillonner la marmite aux souvenirs…
A l’initiative du Rocher de Palmer et en partenariat avec “Lettres du monde” la littérature et la musique, les sons et les mots qui se cherchent parfois, se ratent peut être, se découvrent souvent, seront à l’honneur. Ils nous permettront de cheminer dans les souvenirs d Erri De Luca, tout parsemés de témoignages sonores. Il appelle cela une “chiacchierta”, un papotage musical.
Erri De Luca est un écrivain d’envergure… pas par la taille de ses romans, souvent modeste, mais par l’intensité de son pouvoir d’évocation, la précision de ses mots, leur retenue et leur justesse. Un Nobel à venir. Même si on ne connaît pas Naples, on entrera sans peine dans les effluves de l’atelier du cordonnier, on sentira la chaleur reposante du coucher de soleil sur les toits, les paroles murmurées dans les rues étroites, les luttes ouvrières ou les falaises d’escalade. Le monde d’Erri de Luca, cette Italie inconnue deviendra vivante pour le lecteur, si vivante qu’elle entrera dans nos têtes, sous la peau, dans notre imaginaire, on s’en fera des souvenirs aussi denses que s’ils étaient réels.
Croisons donc tout cela… Ses souvenirs à lui, réels ou fantasmés, nos images à nous lecteurs de ses mots ou simples curieux, la voix et les chants, le saxophone et le piano. Écoutons les textes, entendons les souvenirs, écrivons la musique à plusieurs.


C’est un air de valse gaie qui introduit le concert, les mots s’envolent en rondes poétiques. Le saxophone délicat de Stéfano di Battista, la batterie combative de Robert Pistolesi, le piano souple d’Andrea Rea, la basse papillonnante de Daniele Sorentino s’allient à la voix chaude et puissante de Nicky Nicolai (une Nana Mouskouri jeune et c’est un compliment !) pour nous faire entendre “les fleuves qui descendent vers la mer sans jamais la remplir.”
C’est un moment de chansons (sous – titrées en français, grand merci), comme des fenêtres ouvertes sur des thématiques qui lui tiennent à cœur, des vieilles chansons napolitaines ou anarchistes, des souvenirs d’oreille dont il a transformé les paroles ou bien des morceaux que Stefano di Battista le saxophoniste a composé à partir des vers ou des phrases qui lui ont été confiés, en un jazz tonique et mélodieux.


On côtoie Marie et aussi Joseph, si amoureux de son incroyable épouse, Janvier le Saint renégat qui arrête la lave du volcan, Naples la tellurique, les naufragés de Lampedusa, la Médi (terranée) porteuse de civilisation ou fossoyeuse des hommes perdus, les grèves et les combats. Erri De Luca raconte, généreux, profond, il chante même les vers de Nazim Hikmet. La musique illustre sans effet, plutôt joyeuse, ses paroles et ses indignations recueillies. On écoute les anecdotes et les réflexions, on savoure les notes. Car si Erri de Luca n’est pas un musicien, il en connaît les codes, le langage et le rythme.
L’intervention de Pierre François Dufour avec la voix si humaine de son violoncelle soufflera tendresse et générosité dans l’introduction de “Je voudrais te manquer” et la lecture qu’Erri De Luca fera d’un de ses textes sur un Noël de «  confusion et d’excellence” au sein d’une lutte syndicale nous laissera émus et le cœur gonflé.
Pour se battre, il faut prendre la parole, la partager, la donner. Les mots chantés ont une immunité naturelle, ils portent la musique en eux, ils se permettent de sortir de la carapace des livres. Jouez donc musiciens, pour garder la force des mots !!” a déclaré Erri De Luca au début du concert.
On a partagé toute la soirée le goût délicat, la sensuelle beauté de cette recherche dans une lecture musicale poétique, jazzy et originale
Un réel moment de partage, un étonnant corps à corps entre les notes et le verbe : “la musica insieme”. Un délicat programme.

 

 

 

Cyrille Aimée, Rocher de Palmer 06/04/2016

Par Annie Robert, photos Thierry Dubuc
Tiens, v’là le printemps.

Cyrille Aimée

Cyrille Aimée

Nom d’une pâquerette, il y avait sur la scène du Rocher de Palmer hier soir, une bien jolie fleur qui nous a coloré les pensées en bleu doré façon grand teint.… !
La chanteuse Cyrille Aimée et ses quatre feux follets de musiciens ont aromatisé nos oreilles de vitalité parfumée swing-tonic, de gaîté, de charme avec un soupçon de mélancolie sans guimauve; entre guitares manouches et rengaines jazzy, entre reprises et compos originales, entre solos d’enfer et scats irrésistibles: du cœur, du rythme, de la délicatesse et du partage à fond. Comme beaucoup, je ne la connaissais pas, c’était bien dommage. J’en reviens aérée, rafraîchie comme une prairie de printemps.
Le concert débute en douceur, sur la pointe des notes, par une chanson peu connue de Moustaki, « T’es beau tu sais ». Tessiture légère, timbre soyeux, beau phrasé, la voix est simple, ronde sans être mièvre, suave sans être poseuse, technique sans être acide. Et tout de suite on comprend ce que va être le concert : une voix, des artistes au service des chansons et pas le contraire. Ça nous change un peu des vénéneuses orchidées et des roses plastifiées !
Cyrille Aimée a l’amour du langage musical, des mots chantés, elle ne se pousse pas de la glotte, elle ne cherche pas la performance musicale, les décibels ou le clonage vocal, elle chante sans se regarder chanter presque avec timidité, sans se mettre en scène. Elle fait confiance à ses chansons, à ses musiciens, à son public avec un feeling incroyable et une superbe musicalité dans chacune de ses expressions. Un duo tout simple et si virtuose avec son contrebassiste par exemple et c’est du lilas épanoui, du bouton d’or sincère, de l’herbe folle, de la dignité de pervenche, du scat de libellule d’eau, bref du grand art.

Si elle habite désormais à Brooklyn et a écumé tous les lieux du jazz new-yorkais, si elle est lauréate du prix Sarah Vaughan, elle n’en oublie pas pour autant les influences manouches qui composent l’ossature de son expérience. Enfant de Samois sur Seine (où elle a grandi) et de Django, la première école de la petite Cyrille a donc été avant tout et surtout celle de l’écoute et du partage au coin du feu, au pied des roulottes, des longues soirées passées à chanter, pour rien, pour soi, pour les autres, pour le jour qui se lève. Elle en garde toutes les folies (le scat phénoménal sur Laverne Walk par exemple) les fulgurances et la générosité. Autour d’elle, deux guitares infatigables et taquines, Adrien Moignard (impérial et inspiré !) / Michael Valeanu ( superbe) qui a réalisé une grande partie des arrangements et une section rythmique australienne d’une totale complicité, unie comme la tartine et la confiture de mûres, Shawn Conley, à la contrebasse, mélodieux et dansant et Dani Danor à la batterie d’une délicatesse soutenue. Quatre beaux musiciens pour étayer une églantine bondissante qui le leur rend bien.

Le groupe

Le groupe

L’album qui inspire le spectacle, intitulé « Let’s Get Lost » voyage entre la République dominicaine natale de sa mère (Estrellitas Y Duende), le premier amour manouche (Samois à Moi, qu’elle compose et que ne renierait pas Charles Trenet et sa douce France ) les incontournables de l’art vocal enluminés par les guitares (There’s a Lull in my Life) (Let’s Get Lost ) (That Old Feeling) et des compos persos et plus récentes (Live Alone and Like it) (Nine More Minutes). Cela parle d’amour entre rire et larmes.
À chaque fois, c’est la sincérité qui est recherchée, le plaisir du partage entre cinq musiciens mariés avec des paroles de chansons qui ne les quittent plus. Cela pourrait paraître éclectique, dispersé quant au style mais pas du tout, l’atmosphère swinguante enivre et recouvre tout. Il en reste une couleur dorée, une essence de joie comme un bouquet parfumé.
Cyrille Aimée a fait souffler un vent de fraîcheur ardente, à l’image de cette « Nuit blanche », sensuelle et un peu perdue mais aussi des rires et claquements de doigts, des cordes de guitares et des envolées de bossa nova.
Après deux rappels et une reprise enfiévrée de « Caravan » où les cinq complices ont fait assaut de défis musicaux délirants, on les laisse partir à regret et si dehors l’air paraît un peu froid, le ciel un peu chargé, les lumières de la ville semblent clignoter ensemble dans un rythme brumeux. Sur les pelouses du Parc Palmer, les pâquerettes se sont refermées toute en rose pour la nuit avec un petit clin d’œil apaisé.
Belle soirée.

Après deux beaux rappel !

Après deux beaux rappel !

Cyrille Aimée

Le Rocher de Palmer

Youpi Quartet à Cénac – Jazz 360, Samedi 19 mars 2016

Par Dom Imonk, photos Alain Pelletier

De g à d, Laurent Maur, Ouriel Ellert, Curtis Efoua et Emilie Calmé.

De g à d, Laurent Maur, Ouriel Ellert, Curtis Efoua et Emilie Calmé.

Pour sa deuxième soirée cabaret « inter festival », et forte du succès de la 1° édition en Novembre dernier, l’Association Jazz 360 a proposé ce soir la même formule à ses fidèles fans de jazz, venus encore plus nombreux, pour célébrer le printemps en musique. Tout se passe dans l’accueillante Salle Culturelle de Cénac. On retrouve les belles tables rondes qui nous invitent à la convivialité. Les plus gourmands ont déjà avisé les assiettes bien garnies, concoctées par les vaillants bénévoles qui s’affairent en cuisine. Et comme si cela ne suffisait pas, la soirée est parrainée par le Château du Garde, situé sur la commune, qui propose ses exquis Côtes de Bordeaux. Les discussions vont bon train, les rires, les éclats de vie, mais il faut faire silence car les musiciens arrivent. L’invité du soir est le Youpi Quartet, groupe devenu très actif sur Bordeaux et la région. L’allant de sa musique séduit le public, sa fraîcheur et la qualité de son écriture trouvant belle complice en l’improvisation. Le groupe s’est formé au cours de l’été 2014, à l’initiative de Laurent Maur (harmonica) et d’Émilie Calmé (flûtes). De beaux diplômes en poche et maintes fois primés, ils ont pu forger leur pétillante dualité en accomplissant le tour du monde, pour de multiples concerts, des rives du Pacifique, à celles de la Mer de Chine, en n’oubliant jamais l’Europe et notre douce France. Cette riche expérience les pousse à fonder ce quartet et à se rapprocher des deux jeunes et très talentueux musiciens que sont Ouriel Ellert (basse) et Curtis Efoua (batterie), qui, après de solides études eux-aussi, ont déjà sérieusement arpenté les routes du jazz, et collaboré à foule de projets. Tout ce joli monde se met en place, répète, commence à tourner et, début 2015, le Youpi Quartet enregistre un premier EP – « l’Ile nock » – qui montre déjà de belles dispositions à la composition. Puis les concerts se sont succédés, on a modelé et peaufiné le répertoire, et, de jour en jour, le groupe a pris son envol, et formé cette délicieuse complicité à quatre, qui nous a enchantés ce soir.

Emilie Calmé

Emilie Calmé

 

Laurent Maur

Laurent Maur

Comme des jongleurs de sons, Émilie Calmé et Laurent Maur échangent des bulles qui, en éclatant, délivrent un mélange de parfums world qui nous font voyager, allant de l’Argentine, avec « Denancimiento » et « La Cambiada »  (G.di Giusto), à un très beau « No man’s land » (E.Calmé) évoquant les steppes mongoles, en passant par le coréen «Ibuni Dugu Ieio » (E.Calmé). On est aussi très aguiché par « La rentrée » et un « Blagal bolero », pied de nez  bien funky à Ravel, qui verra un Curtis Efoua déchainé sur son beau kit de batterie « De France » (ces deux morceaux par Laurent Maur). Bassiste précis, élégant et fin compositeur, Ouriel Ellert ouvrira le 2° set avec un « Afrobeat évolutif » au groove syncopé irrésistible, suivi d’un « Wood’s dream » éthéré comme une clairière printanière. Tout au long des deux sets on aura été captivé par la cohésion et l’esprit d’aventure du groupe, mené par le tac-au-tac subtil et inspiré entre l’harmonica très pointu de Laurent Maur, dont le son pouvait parfois évoquer un mini accordéon festif, et les flûtes magnifiques et voyageuses d’Émilie Calmé. Et pour offrir charpente souple et féline à ces voltigeurs, rien de mieux qu’un pacte rythmique musclé et inventif, répondant au doigt et à l’œil, celui scellé par Ouriel Ellert et Curtis Efoua. Un rappel en forme d’improvisation a joliment terminé la soirée, pour notre plus grand plaisir.Le Youpi Quartet est l’un des groupes les plus enthousiasmants du moment. Sachez que vous les retrouverez à Bordeaux ce samedi 09 avril à 20 h au Théatre de la Rousselle, 77 Rue de la Rousselle (mais il y aura des activités dès 10h30, avec en particulier le vernissage de l’exposition de peinture de Bernard Ellert, le père d’Ouriel), et le vendredi 15 avril à 20h30 pour leur grand retour au Caillou du Jardin Botanique (*). Ne les loupez surtout pas.

Scoop : Richard Raducanu, président de Jazz 360, nous a confié qu’en plus de ces soirées, il envisageait aussi la programmation de « soupers » jazz sur Cénac, alors épicuriens du jazz, affaire à suivre de très près ! Et enfin, rendez-vous les 10, 11 et 12 juin 2016 à Cénac et alentours, pour la 7° édition du Festival Jazz 360. Un grand merci à Richard Raducanu et à toute son équipe de bénévoles.

(*) Cf dans ce blog, la fine chronique par Annie Robert de leur concert au Caillou du Jardin Botanique, le 28 août dernier.

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Youpi Quartet sur facebook

Festival Jazz 360

Site de Christian Coulais, l’oeil mémoire de Jazz 360

Château du Garde

Sur les ailes des pygargues

Eric Bibb et JJ Milteau, Entrepôt du Haillan, 10/03/ 2016
par Annie Robert, photos Alain Pelletier

©AP_ericBibb

Plusieurs guitares, des harmonicas diatoniques en petites friandises, des claquements de doigts et des claqués de pieds, un sombrero d’hidalgo beige, une voix chaude, légèrement voilée et le décor est posé, le voyage peut s’enclencher dans les paysages du country-blues. « Pick a bale of cotton » avec son rythme folk endiablé nous happe immédiatement sous un flot d’images. Et nous voilà partis. On embarque dans les chariots des petits blancs, dans les champs de coton du Sud et les bayous de Louisiane. Les mustangs ébrouent leurs naseaux et une douleur sourde se faufile, omniprésente avec en contrepoint des espoirs fragiles chevillés au corps. C’est un pan d’histoire qui se réactive et qui résonne en ces temps d’incertitudes, d’immigrations et de déracinement comme un drôle de miroir ancien, bouleversant, universel et honteux. Le blues est à l’œuvre.
Eric Bibb et JJ Milteau rendent hommage ce soir, devant une salle archi pleine à Lead Belly. Mauvais sujet et charmant bougre, troubadour et colporteur moderne, ce chanteur folk afro américain le plus célèbre de tous les temps aura converti à la vérité du blues des millions de fans, bien au-delà des frontières de sa propre communauté. Ses chansons ont été reprises maintes fois, des jazzmen aux rockeurs, des folk-singers aux groupes modernes, sans que l’on sache vraiment qu’il en était l’auteur : « My girl » (Where did you sleep last night) de Nirvana, « House of the rising sun » (The Animals puis Johnny Hallyday), « Midnight Spécial » de Creedence Clearwatter Revival… et il faut désormais ajouter Keith Richards dans la longue liste de ceux qui ont interprété le délicieux « Goodnight Irène ». On redécouvre ces petits bijoux au fur et à mesure de la soirée en chuchotant «  ah bon…c’était de lui ? »
Le groupe est dans une formation minimale qui n’enlève rien à sa puissance. Larry Crockett (rien que le nom fait rêver..) à la batterie propose une rythmique tantôt douce au ballet, tantôt forcenée qui va du bruit sourd des rails du chemin de fer, direction l’Ouest, au chuintement des hautes herbes des plaines. Avec sa basse bizarre en forme de petit violoncelle et sa voix d’outre-tombe, Gilles Michel et son allure de sage Cheyenne assure un soutien sans faille et énergique.

©AP_jjMilteau-1843
JJ Milteau fait bien plus qu’accompagner Eric Bibb. Harmoniciste reconnu, délicat, et fulgurant, il est un vrai et grand partenaire. Il donne une couleur particulière au concert en convoquant toutes les composantes de l’harmonica (ou plutôt des harmonicas, il en a plein !)   Son instrument a des airs de bête traquée, d’éclairs zébrés, de vents dans les arbres, de petits cris d’oiseaux, de plaintes et de souffles, parfois en solo, parfois en simple accompagnant. On se délecte de cette pleine entente entre les deux hommes.
Quant à Eric Bibb , sa voix, sa guitare à douze cordes et ses combinatoires hyper sophistiquées, tout est tissé de la nostalgie tantôt désespérée, tantôt revendicative et coléreuse de cette Amérique mythique si proche pour lui et pas si éloignée de nous. Les petites joies du quotidien, les chants de travail et les berceuses, les peines de cœur et les injustices se succèdent, c’est une vraie mosaïque de nouvelles romancées qu’il nous distille, le sourire ou le sanglot dans la voix avec une poésie permanente. Et les chansons qu’il convoque sont bien à cette image, sauvages ou résignées. Cette appropriation des chansons de Lead Belly dans un mélange de force et d’humilité fait toute la saveur de ce concert. Et le public fredonne et tape dans les mains, totalement sous le charme, ravi. Ce « folklore » nous parle, nous enchante et nous trouble aussi.
On vit un beau moment de partage généreux, une belle soirée de musique gaie, tendre, folle ou triste, parfois tout en même temps. Du blues quoi…
Nul doute que le vieux Lead Belly aurait apprécié cet hommage, qu’il aurait lui aussi tapé du pied et chanté à pleins poumons s’il n’était pas déjà parti au-dessus des grandes plaines sur les ailes des pygargues à tête blanche, ces oiseaux à l’élégance rare qui peuvent de leurs yeux perçants découvrir ce qui est caché, même profondément, ce que l’on n’a pas trop envie de voir, ce qui rend honteux ou mélancolique, tous les exploits et toutes les lâchetés d’un monde qui n’épargne pas les faibles.

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Le mystères des alchimistes



Par Annie Robert, photos Alain Pelletier

Michel Portal / Bojan Z / Vincent Peirani/
Auditorium de Bordeaux 27 février 2016

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Il en est de la musique et du jazz comme de l’alchimie : du mystère, du mélange, beaucoup de travail, de la matière et du feu. Touillez, brassez, insuffler, espérer et attendre…
Parfois de nobles matériaux accouchent d’un pet de lapin ou d’une essence pauvre, parfois avec des ingrédients juste un peu différents et un soupçon de « je ne sais quoi », l’alambic s’exalte et s’abandonne à la création superbe, au grand œuvre tant attendu.
Ce soir, il y avait dans la cornue, trois magnifiques ingrédients, trois musiciens de premier plan, à la fois proches et éloignés. Trois générations également.

©AP_portalPeiraniBojanZ-1365
Michel Portal, à 80 ans, est une figure majeure du jazz que l’on ne présente plus. Clarinettiste classique de formation, amoureux de Brahms ou de Mozart, compositeur innovant, partenaire des plus grands, il sait donner à ses clarinettes des accents free et facétieux. Il s’appuie sur un caractère bien trempé, presque une colère expressive et une présence forte. Il embrasse la musique, la soulève et la fait plier à ses envies. Un papi râleur, furax et divin.

Bojan Z, la petite cinquantaine éclatante, est lui un pianiste qui n’a peur de rien, inclassable, virtuose, inventeur permanent, traficoteur d’instruments, il se délecte des échanges, des mélanges, des folies décalées. Sa carrure d’athlète a partagé la scène avec des musiciens de tous horizons, de tous pays, un « xénophoniaque » fertile qui étonne sans cesse.
Quant au petit dernier, le petit jeunôt mais pas le moindre, c’est un miracle à lui tout seul.

Vincent Peirani, issu lui aussi de la musique classique, donne à l’accordéon un son nouveau, tremblant d’émotions, de paroles et de sonorités. À 35 ans, ce géant aux pieds nus, ce compositeur fécond a joué avec tout ce que le jazz compte de belles personnes.
Qu’allait donc donner la réunion de ces trois-là ? Trois âges, trois approches, trois univers… Allaient-ils se neutraliser, se regarder de haut ou bien se sublimer mutuellement, se transmuter ? L’élixir serait-il au bout du mélange ? Bien sûr, ils s’étaient déjà croisés, avaient joué l’un avec l’autre, sans l’un ou sans l’autre, avec les uns, avec les autres, mais les trois ensembles rarement…  Une fois paraît-il, à Marciac l’année dernière, un beau souvenir pour ceux qui y étaient)
La salle était dans l’attente et l’espoir. Pas un siège de libre… Un Auditorium bourré à craquer dans des ronds de lumières dorées.
Dès le premier morceau, l’alambic s’est rempli de graines de pluie de piano, de sons chauds de clarinette basse, de larmes grisées ou de rires clairs d’accordéon. Cela s’est mis à bouillonner comme un concerto tragique et gai à la fois. Imaginez des bulles de conversation tous azimuts entre un aîné, leader pas si sage et sans contraintes et ses puînés pas si respectueux que cela. Affections, échanges, prises de risques, mais travail choral permanent (à l’image du titre d’une des compositions de Peirani) et vraie création d’une œuvre commune. La musique tournoie, se love, se ploie, s’efface et se redresse. Pas de temps faibles, pas un seul instant de répit. Les accents yiddishs côtoient la valse et le concerto, le voyage dans les steppes de l’Asie mineure, se mêle à la disharmonie heureuse de Satie, aux accents de blues et aux ponts de Paris. Les thèmes s’éclatent, se perchent et se détendent en une mosaïque recollée à coups de caresse et de rage. Compositions de l’un et de l’autre se succèdent. (Bailador Dolce pour en citer deux). La salle est emportée dans un manège de chevaux de bois, dans les jupes blanches des derviches tourneurs. Les instruments deviennent des supports sur lesquels on frappe, on scande, dans lesquels on chuchote et on siffle. La voix squattée s’y faufile également. C’est puissant, étonnant, rempli de grâce et de flamboyance. La magie des alchimistes est à l’œuvre, celle qui transmute tout, du lyrique, du folklorique, de l’humour et de la soie. Trois grands et beaux musiciens qui se sont trouvés et reconnus. Et des miettes de pierre philosophale en partage pour le public. On en ressort tourneboulés, ravis par cet équilibre fragile et parfait, fruit d’une belle intelligence et d’une expressivité émotive permanente. La salle debout les a lâchés après deux rappels et une standing ovation plus que méritée.
Les alchimistes ont frappé fort !!

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Lisa Simone : Un héritage sans ombres


Par Annie Robert, photos Thierry Dubuc

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« Les filles ou fils de »  fleurissent un peu partout. Enfants de restaurateurs ou de cinéastes, rejetons de couturiers, de comédiens ou de chanteurs, ils occupent l’espace médiatique et culturel parfois pour le pire, parfois pour le meilleur.
Il y a ceux qui profitent de la notoriété de leurs géniteurs pour usurper leur talent, ceux qui parfois les dépassent en se faisant plus qu’un prénom (assez rares) et ceux qui se remettent difficilement de l’ombre tutélaire qui les a mis au monde.
Lisa Simone a failli appartenir à cette dernière catégorie. Pas simple d’être la fille de Nina, figure combattante et diva absoluta. Elle a emprunté bien des chemins de traverse et traqué bien des démons avant d’être rattrapée par le virus de la musique et de se lancer enfin.
À 52 ans, libre sans doute, elle sort son premier album , elle ose et elle fait bien. « All is Well » qui est le support du concert de ce soir, est un  album très personnel et bénéficiant des arrangements acoustiques particulièrement soignés du guitariste Sénégalais Hervé Samb. Le lien est ainsi fait entre ses musiques de prédilection (le jazz, la soul et la chanson populaire US) et ses compositions personnelles. Sa mère est présente partout, par instants légère, à d’autres plus prégnante, une ombre qui la porte à présent plus sûrement qu’elle ne l’écrase.
Sur scène Lisa Simone est une brindille brune, sportive et fort belle, avec le contact facile et un français délicieux avec lequel elle joue un peu.
Après le titre- phare de l’album et un hommage appuyé et peut être un tantinet larmoyant à sa mère intitulé «The child in me » elle s’installe véritablement son set avec le nerveux, tonique et puissant « Révolution » entourée de belle façon par  le guitariste Hervé Samb, aux solos rock d’enfer, le magistral bassiste américain Reggie Washington et Sonny Troupé, rythmicien guadeloupéen nourri de gwo ka, opérant  ainsi  de belles noces entre héritage africain et modernité universelle.
Et ce n’est pas à Nina Simone que l’on pense à ce moment là, mais plutôt à Aretha Franklin et à sa soul/funk du tonnerre de Zeus !
Il faut dire que la voix de Lisa est magnifique, ample, déliée, puissante. Une voix qui en jette, faite pour la soul, élevée aux accents du blues. Ca déménage, ça envoûte, ça ébouriffe…
Elle reprend  sans les singer deux belles chansons de sa mère ( dont le merveilleux Ain’t Got No, I’ve Got Life,) et même si résonnent encore dans nos oreilles, les belles versions de Nina , la voix si différente, si claire, si chaude de Lisa en propose une refonte plus qu’aimable et diablement enfiévrée.
Des belles ballades ( Autum leaves,  New world coming) ponctuent le set  et c’est sûrement dans ces moments là que je l’ai préféré, juste la voix, sans afféteries, sans maniérisme ( elle y a cédé parfois hélas)  avec une guitare légère et inspirée pour tout accompagnement.
Lisa Simone est une artiste sincère, généreuse et que l’on découvre épanouie, une artiste qui s’est jetée à corps perdu dans cette musique en héritage et qui s’y est trouvée.
Il lui suffira peut-être d’effacer quelques scories démagogiques ( faire chanter le public c’est bien, mais cinq fois c’est trop !), quelques travers narcissiques ( Lisa c’est moi !), quelques petites facilités vocales  pour s’installer dans le panthéon des grandes voix, de celles avec lesquelles on prend plaisir à passer du temps.
C’est de toute façon, plus qu’ « une fille de », une vraie chanteuse, une vraie présence, et comme dit une de ces compositions  «  my world » un monde qui vient de s’ouvrir.  On ne demande qu’à y rentrer.
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