Erik Truffaz Quartet et Edmond Bilal Martignas le 24/03/17

Par Dom Imonk, photos Philippe Marzat

Erik Truffaz

Une chose est sure, c’est qu’Erik Truffaz aime notre belle région, il s’y est souvent produit, avec le succès que l’on sait. Le Rocher de Palmer y est pour beaucoup, puisque rien que l’an dernier, il a accueilli le trompettiste, en février et en juillet, mais on en redemande. Souhait exaucé ! Ce soir, Martignas-sur Jalle fête donc le jazz, et la Salle Gérard Philippe est pleine à craquer, pour une soirée organisée par l’association « Label Evolution », en coproduction avec le Rocher de Palmer, dans cette formule « hors les murs », très appréciée par les publics les plus excentrés.

C’est l’Edmond Bilal Band qui ouvre le bal, pour un set assez court, mais bourré de vitamines. Ce quartet a la rage au cœur et son jazz groove prend à chaque set une ampleur qui s’appuie sur d’essentiels ingrédients : La scène, un incessant travail créatif, dans la composition et l’éclairage actuel de leurs thèmes, et cette complicité qui les soude. « Edmond », c’est d’abord le sax de Paul Robert, la voix du groupe, souvent allongée d’electro, tantôt furieuse et roots, tantôt planante et onirique, la lampe frontale jazz.

Paul Robert

C’est aussi « Brutus », comprenez Mathias Monseigne, bassiste qui affine son style de note en note, et joue en pointillés souples et percussifs, c’est un peu l’acupuncteur funk du groupe (On se souvient de Michael Henderson chez le Miles Davis 70s). Les drums d’Edmond, c’est Curtis Efoua Ela, toujours aussi époustouflant d’agilité et d’à-propos, extracteur du minerai rythmique vital, avec des breaks au millimètre.

Mathias Monseigne

Curtis Efoua Ela

Quant au couturier d’Edmond, c’est Simon Chivallon, jeune magicien des claviers et du Rhodes en particulier, il observe, colore le groove à la moindre incitation, et habille la musique de nappes feutrées et ondulantes, formant sa cape de velours. Ce fut bref mais catchy en diable. Dernier morceau du set en surprise, Aflica-E, le premier de leur prochain album à sortir le 12 mai. On vous en reparle très vite !

Simon Chivallon

Après un rapide intermède, voici donc l’Erik Truffaz Quartet, prêt à en découdre avec le silence. Les premières notes se posent, tout en douceur, et petit à petit la pulsation enfle et un irrésistible tempo s’instaure. Ça c’est l’effet Truffaz. Le moteur rythmique de cette belle machine est lancé, pour de bon. D’entrée, Benoît Corboz s’impose en maître des ponctuations acides hallucinées de ses claviers. Frissons seventies. Une longue amitié le lie à Erik Truffaz, lequel nous rapportera non sans humour les péripéties de leur premier voyage à New York, ils avaient 25 ans, l’hôtel Carter à Time Square, le short vert rayé noir de Benoît etc…Bref, notre homme se sent bien ici, il a envie de se confier, et on aime ça.

Benoît Corboz

Retour au groove avec l’époustouflant « Fat City », tiré de « Doni doni », sur lequel le jeu illuminé d’Erik Truffaz, d’abord rêveur et tatoué de wah wah, s’échappe en un lyrisme à la vrille cosmique, en se posant sur le brasier entretenu par l’incroyable batterie du jeune Arthur Hnatek (qui a d’ailleurs finalisé les arrangements de ce morceau), et le riff d’airain associé de la basse de Marcello Giuliani et des claviers. Très grand titre ! Erik Truffaz a du cœur et cette élégance rare à s’intéresser vraiment au lieu où il joue. Ainsi, la salle sera ravie de se voir offrir une dédicace en un joliment amené « Martignas by night », propice lui aussi aux confidences du maître, une improvisation bluesy, sur fond de basse octaver et de batterie métronome, avec un petit goût du Miles Davis’ 80s. Erik Truffaz est un homme d’engagement et il voyage aux quatre coins du vertige des sens et de l’émotion planétaire. Sa discographie en dit long, et nous émoustille depuis vingt ans, et même plus récemment si l’on écoute « In between », « Tiempo de la révolution » et « Being human being ». Ainsi, « Doni doni », album qui se joue ce soir, embrasse passionnément la mère Afrique, par une attention particulière pour le Mali, dont le titre est tiré de sa langue bambara, et qui voit sur le disque, l’une de ses filles les plus célèbres, Rokia Traoré, illuminer l’espace. Voilà que débute « Szerelem », pièce remarquable, gorgée de douceur et de beauté, une élégante dédicace du trompettiste aux femmes de la salle, dont les joues de certaines ont dû rosir d’aise…On repart dans le groove et on se laisse emporter par la pulse imparable de ce groupe, d’autant que pour épicer ce banquet, suivront quelques pépites de chorus endiablés, Marcello Giuliani carrément en mode Bootsy Collins par moment, Arthur Hnatek, alpiniste intrépide des équations polyrythmiques de haut vol, et  Benoît Corboz sorcier majestueux des claviers électriques, âme survivante de Joe Z, mais aussi très émouvant au piano acoustique, lors d’un duo beau et éphémère avec le leader.

Arthur Hnatek

Marcello Giuliani

La trompette de Truffaz est lumineuse et séduit les étoiles. Cependant, peut-être un peu moins « fourth world – possible musics » que les fois précédentes, elle a semblé ce soir plutôt vouloir explorer plus profondément l’âme d’un jazz universaliste, intérieur, blues, pop, world, sans fard et sans frontière, fait pour le peuple.

Erik Truffaz

Trois rappels ont eu raison d’un public réellement conquis par cette musique, en particulier par « Doni doni », le dernier morceau, vrai hymne humaniste et optimiste, rondement mené par un groupe au zénith, que, les poils dressés sur les bras et les yeux humides d’émotion, on a furieusement envie d’appeler le « Truffaz Syndicate » ! Soirée coup de cœur ! Bravo et merci à tous ces épatants musiciens, que l’on voudra revoir bien vite, mais aussi aux équipes techniques, son, lumières, bénévoles, qui ont fait de ce concert une franche réussite.

Par Dom Imonk, photos Philippe Marzat

Erik Truffaz Quartet

http://www.eriktruffaz.com/

Erik Truffaz 13 juillet 2016, parc Palmer

Par Ivan Denis Cormier, photos Alain Pelletier

Eric Truffaz

Erik Truffaz

Quel bonheur d’avoir vu et entendu ces trois formations hier au soir au parc Palmer de Cenon, dans le cadre du festival Sons d’été ! Le public était au rendez-vous (le parc s’est progressivement empli de 2500 spectateurs) et les amateurs ne s’y sont pas trompés : il y avait là du vrai, du beau, du bien, « du lourd », comme on dit familièrement.

A 19h30 un premier groupe avait la lourde tâche de chauffer non pas la salle, puisque les concerts avaient lieu en plein air, mais un périmètre assez vaste encore clairsemé, les premiers arrivés étant plus soucieux de trouver de quoi se nourrir et se désaltérer que d’écouter une première partie de concert pourtant des plus intéressantes. Dans ce vaste amphithéâtre de verdure où les plus prévoyants avaient déjà déplié tapis de sol ou fauteuil de plage à bonne distance de la scène, il fallait capter l’attention des auditeurs et les amener à se rapprocher des musiciens, réussir à les mettre en condition, ou plutôt dans des conditions physiques et psychiques d’écoute. The Angelcy, dont la musique totalement inclassable a des accents indie-rock et folk, est pourtant parvenu à focaliser une partie du public, ce qui n’est déjà pas si mal !

Quant à enrôler l’auditoire, le faire chanter à l’unisson ou battre des mains en rythme, c’est bien sûr une autre paire de manches. Le chanteur du groupe, qui pratique également le ukulélé (bien qu’il l’eût oublié à l’hôtel ce soir-là), animait bien la scène et nous offrait des compositions savamment orchestrées aux couleurs extrêmement variées, grâce à une instrumentation atypique et à des emprunts à différentes musiques du monde très typées, du celtique au raga et au reggae, de l’africain au latin, en passant par de petites allusions au kletzmer et au New Orleans. Le son produit par cet ensemble au goût inhabituel était fort agréable –imaginez un repas gastronomique dans le restaurant d’un chef étoilé qui explore la nouvelle cuisine. Un menu surprenant, au final une expérience unique.

Vient la deuxième partie de ce concert que j’attendais avec une certaine excitation. J’avais quelque peu délaissé les albums d’Erik Truffaz achetés jadis et dont je gardais un souvenir  mitigé, de riffs entêtants répétés à l’envi en toile de fond. Depuis, Erik a poursuivi avec constance un parcours exigeant et présente aujourd’hui une musique à mon sens plus riche et plus aboutie. La pureté et la sobriété du jeu favorise la concentration et l’on se plait à pouvoir écouter le tapis sonore proposé par le clavier et la rythmique (inutile de préciser qu’on a affaire à des musiciens de haut vol). Limpides, les mélodies sont belles, apaisées mais intenses, et les improvisations ont une logique interne, une rigueur et une cohérence avec le projet du leader. Un certain Miles avait su gagner l’estime de ses pairs et du grand public en mêlant fermeté et fragilité, torture intérieure et sérénité, et en se nourrissant de l’échange avec ses coéquipiers à qui il donnait la liberté d’exprimer leur individualité. Ici j’éprouve un plaisir tout à fait semblable en écoutant les musiciens tisser la trame et donner le meilleur d’eux-mêmes tout en respectant scrupuleusement l’esprit du morceau. Dans ce projet la répétition n’est pas fuie comme la peste mais bien dosée, l’infime variation de timbre ou les renversements d’accords au clavier rompent le cours d’une phrase trop linéaire, et lorsque la rythmique prend de l’ampleur et devient une espèce de lame de fond, sur laquelle vogue le trompettiste, comme un frêle esquif, je me laisse moi aussi emporter par le mouvement, sachant qu’une déferlante nous ramène toujours sur terre.

Arthur Hnatek

Arthur Hnatek

Benoît Corboz

Benoît Corboz

Mention spéciale pour Arthur Hnatek, jeune batteur connu pour avoir accompagné notamment l’excellent Tigran Hamasyan. Il est redoutable de finesse et donc de musicalité, d’énergie, de précision et d’efficacité, manie les rythmes composés avec une aisance déconcertante. Benoît Corboz, aux claviers, membre attitré du groupe depuis 2010, est un artisan du son et un artiste accompli, il crée des climats et possède un groove magnifique — pas de bavardage, pas d’esbroufe, rien qui ne soit maîtrisé ; les finitions sont impeccables. Il suffit d’un trait pour esquisser un motif rythmique, nul besoin de s’appesantir.  Et pour finir le bassiste, Marcello Giuliani, d’une solidité à toute épreuve, soude l’ensemble et conquiert le public en imprimant une pulsation aussi jouissive que communicative. Bon éclairage, bonne sonorisation, lieu propice au partage et à la détente, que dire de plus ?

Marcello Giuliani

Marcello Giuliani

Ce quartet fixe d’emblée l’attention du public et l’amène à taper du pied, des mains, à hocher la tête, à échanger des sourires entendus, c’est dans le groove que l’on trouve la plénitude. Cette sensation lancinante qui passe par une pulsation parfois funky, majoritairement binaire, tandis que la mélodie et l’orchestration créent des volumes sonores, se prolonge après le concert. Voilà ce que je trouve amélioré, l’expression, les mélodies, la qualité globale et les qualités individuelles de ce groupe –bref, souhaitons au 4tet un succès amplement mérité !

NB : chronique du troisième groupe de la soirée, Ibrahim Maalouf :

https://blogactionjazz.wordpress.com/2016/07/14/certains-laiment-show-ibrahim-maalouf-a-palmer/

 

Erik Truffaz Quartet, Rocher de Palmer le 05/02/2016

Par Dom Imonk, photos Thierry Dubuc

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Cela fait un peu plus de vingt ans qu’Érik Truffaz enchante la planète avec une musique de rencontres, d’énergie et de cœur. En 1997 sort « Out of a dream » sur le prestigieux label Blue Note, suivi l’année suivante de « The Dawn », puis de « Bending new corners », deux disques qui le mettent carrément sur orbite. D’autres suivront, avec toujours une approche très personnelle, mêlant habilement world music, pop rock, drum & bass, electro et jazz. En décembre dernier, le trompettiste était déjà venu au Rocher, pour animer un stage de formation, suivi d’un concert « de restitution ». A la mi-janvier est sorti « Doni Doni », son tout nouvel opus sur Parlophone, qu’il est venu jouer ce vendredi, dans la salle « 1200 ». Si le disque voit la participation de Rokia Traoré sur quatre morceaux, et celle d’Oxmo Puccino sur le titre final, c’est en quartet que le groupe s’est présenté, devant un public nombreux de fans, plutôt jeunes et très enthousiastes. Erik Truffaz, c’est la classe, il est arrivé coiffé d’un petit chapeau presque « melon », son port un zeste british contraste avec le groove puissant qui commence déjà à marteler l’espace. Son jeu de trompette, ou de bugle, est toujours aussi beau, lyrique et intimiste à la fois. D’aucuns ont vu en lui un fils de Miles Davis, mais l’âme d’un Don Cherry s’échappe aussi parfois (« Doni doni part 2»). Quand il délaisse l’acoustique et électronise ses effets, son style se fait aérien et onirique, et on plonge alors dans un espace époustouflant de beauté, pas si éloigné du « quatrième monde » de Jon Hassell, illuminé par ses « possibles musiques ». Le groupe est impressionnant de cohésion et fait corps aux envolées du maître. Il nous présente Benoît Corboz (Piano, Fender Rhodes) comme un vieux complice depuis dix ans. On pourrait l’appeler le « mysterious traveller » tant son jeu de Rhodes rappelle, par le son et la virtuosité, celui du Zawinul de l’époque de l’album du même nom. Un hallucinant tourbillon de notes et un « je ne sais quoi » de vintage, du temps où tout se découvrait. Mais ses parties de piano acoustique sont également remarquables, et même jubilatoires, quand par exemple il s’est à un moment mis à pincer ses cordes, en mode « piano préparé », tout en continuant à jouer du clavier. La fondation rythmique d’un tel groupe est primordiale. A la basse, c’est Marcello Giuliani, un autre fidèle compagnon d’Erik Truffaz, qui a assuré des lignes d’un groove profond, alliant élégance, souplesse et fermeté, mais sans effets faciles. La découverte de la soirée c’est un jeune batteur d’à peine 26 ans, au jeu exceptionnel, Arthur Hnatek. Une frappe puissante, précise et inventive, un groove monstrueux, et vers la fin du concert, un solo d’anthologie à décorner mille bœufs ! C’est principalement « Doni doni » qui a été joué, avec quelques délicieux retours en arrière comme « The walk of the giant turtle » et « Istanbul tango ». La musique a filé, naturelle et enveloppante. On s’est laissé entraîner par ces rythmes du monde, dans lesquels battait un peu le cœur du Miles des années 80/90, et même celui du Syndicate de notre bon Joe. Erik Truffaz est un conteur passionné, aimable et généreux. Beaucoup d’humanité ressort de sa musique et son groupe, l’un des meilleurs qui soient, est en totale symbiose avec lui. Un concert magique, donnant l’impression d’être transporté par un tapis volant dont on ne veut plus redescendre !

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Erik Truffaz

Le Rocher de Palmer