Roger Biwandu invite Camélia Ben Naceur à l’Apollo.

L’Apollo, Bordeaux le 13 septembre 2017.

Pas de jazz à Bordeaux ? Pas hier soir en tous cas ! Pensez donc Dianne Reeves remplissait la 650 au Rocher, Olivier Gatto présentait son nouveau projet « Alma Caribe » au Caillou et pour sa carte blanche à l’Apollo Roger Biwandu invitait la pianiste Camélia Ben Naceur. L’embarras du choix, embarrassant en effet. Par chance Olivier Gatto revient au Caillou ce vendredi, alors pour moi ce sera l’impasse pour la grande Dianne ; mais une équipe d’Action Jazz y était et vous en parlera.

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Roger Biwandu entretenait le suspense depuis quelques semaines sur l’identité de son invitée baptisée pour la circonstance Caramelito. La dernière fois il l’avait appelée Victoria Principal ! Mais nous étions quelques uns à avoir compris de qui il s’agissait car il nous annonçait une pianiste exceptionnelle et des comme Camélia il n’y en a pas beaucoup.

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Un certain Billy Cobham s’en est d’ailleurs aperçu et il en a fait sa pianiste titulaire depuis bientôt dix ans ; elle était avec lui lors de son dernier passage au Rocher. Camélia joue aussi avec les Jazz Paddlers autour de Jean-Marie Ecay et de musiciens de la région – en principe – tous surfeurs. Le batteur bordelais Joris Seguin en fait partie. Il est là ce soir et me parle du grand professionnalisme de son amie Camélia. Le talent certes, il est immense, la passion bien sûr, il suffit de la regarder jouer, mais surtout énormément de travail.

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Perfectionniste aussi jusqu’au bout des doigts comme ces gants de manutention qu’elle met pour ranger son matériel et préserver ses petites mains qui sont un trésor. Et par dessus tout Camélia c’est une boule d’énergie qui donne beaucoup au public et à ses partenaires musiciens, elle est toujours à 200% me dit Joris, il y a longtemps que je m’en était aperçu. Camélia c’est un miracle au piano si on veut faire un mauvais jeu de mots car elle vit à Lourdes où entre deux tournées dans le monde avec Billy elle vient se ressourcer.

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Et donc hier soir elle était la vedette de ce magnifique trio, Roger à la batterie bien sûr et Nolwenn Leizour à la contrebasse. Roger n’est certes pas misogyne mais surtout il aime à s’entourer d’excellents musiciens et d’ami(e)s ; le fait que ce soit des femmes ou des hommes est subalterne.

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Le répertoire est très éclectique, alternant les titres punchy et des ballades profondes. Dans ces dernières l’explosive Camélia est capable de maîtriser sa fougue et de la transformer en délicatesse, de jouer en gouttelettes, de montrer sa sensibilité. Mais elle peut tout à coup en quelques mesures y introduire un groove surprenant. Et là l’entente parfaite avec Roger et Nolwenn est éclatante. Il faut les voir s’écouter, se comprendre, anticiper, marquer des breaks, se répondre.

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Bientôt Roger Biwandu va venir jouer avec un tambourin – mon rêve me dit-il – il a en effet pris ce soir un jazz set minimal, caisse claire, grosse caisse, charley et une seule cymbale. Comment faire tant de choses avec si peu de choses ? Un pied de nez à Camélia et à son patron Billy Cobham qui lui joue avec un vrai show-room ? Les soirs de jazz Roger, je l’ai souvent dit, joue de la musique plus que de la batterie, un régal pour les oreilles et les yeux.

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Nolwenn avec toute la discrétion qui la caractérise est à l’ouvrage, elle finit épuisée. Son rôle indispensable pour l’assise du trio est évident et elle a pris ce soir autant de chorus que certains dans une année. Ses dialogues avec Camélia sous les yeux admiratifs de Roger sont à souligner et leur accolade finale est révélatrice.

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Camélia a elle tenu ses promesses, comme toujours, avec ce bonheur de jouer et d’écouter les autres. Elle aussi a fini épuisée, des crampes dans les poignets de ses quatre mains (!) tant elle a donné d’accords et de triples croches.

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Une idée m’a traversé l’esprit pendant cette soirée, comment tous ces gens qui passent dans la rue entendant et voyant le concert à travers la vitrine de l’Apollo ne prennent-ils pas le temps de rentrer, comment peuvent-ils se priver de tels moments de bonheur…

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Set List

Black Nile (W. Shorter)

Dolphin Dance (Chet Baker)

You the Night and the Music (Arthur Schwartz)

Dindi (A.C. Jobim)

Sing a Song of Song (Kenny Garrett)

 

Caravan( Juan Tizol- Duke Ellington)

There is no Greater Love (Isham Jones)

I Have a Dream (Herbie Hancock)

Anna Maria (Wayne Shorter)

Moment’s Notice (John Coltrane)

Jazz Ô Lac

Par Philippe Desmond, photos Alain Pelletier

Dès l’arrivée à Jazz Ô Lac la première impression, c’est la beauté du site. La scène est adossée au lac de Lacanau juste à côté du petit port de plaisance. Pour l’atteindre il faut prendre une allée de stands, de restauration bien sûr et aussi beaucoup d’autres occupés par des artistes, peintres, sculpteurs, bijoutiers… Il y a même un rassemblement de voitures de collection, bref, l’endroit est accueillant et ça compte dans un festival même si l’entrée y est – c’est remarquable – gratuite.

Deux groupes sont programmés ce soir : Clara Cahen trio et les Jazz Paddlers.

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Clara Cahen est une découverte de l’organisateur que tout le monde ici appelle Phi-Phi. C’est lui le chef d’un orchestre de bénévoles bien sympathiques grâce à qui cet événement est possible ; ça aussi ça compte. Phi-Phi me livre sa légère inquiétude au sujet du pari qu’il a fait de choisir cette chanteuse grenobloise quasi inconnue. Elle est accompagnée du guitariste Lucas Territo et du contrebassiste Michel Molines qui vont se révéler de remarquables musiciens, le premier très inventif et prolixe sur sa guitare acoustique, le second expressif et musical tout en assurant une rythmique carrée. Elle, après un début hésitant, cachée par son chapeau et ses lunettes noires nous offre une voie haute très claire, s’exprimant sans forcer avec une aisance certaine, « elle me rappelle Ricky Lee Jones » me souffle ma voisine. Des créations, des reprises bien interprétées au sens réel du terme : « Love for sale », « Crazy », « Ces petits riens » puis une improvisation autour de « Hit the Road Jack » où Clara s’avère une très bonne scateuse  et le set va passer très agréablement. Derrière le lac vit encore, deux canadairs dans un ballet très précis viennent remplir leurs réservoirs, quelques bateaux rentrent, le ciel rougeoit,  puis jaunit à mesure que le soleil s’enfonce dans les pins. Le set s’achève, Phi-Phi a le sourire, le succès a été là.

Les stands de nourritures et la buvette sont pris d’assaut, la musique certes ça nourrit l’esprit mais à 21 heures d’autres besoins se font sentir.

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Les Jazz Paddlers entrent en scène. Mais quel est donc ce groupe au nom mêlant musique et glisse ? Un projet initié par un guitariste de la région et surfer lui-même, celui qui fait partie de la formation actuelle de Billy Cobham après avoir joué avec Didier Lockwood, Claude Nougaro et tant d’autres, le grand Jean-Marie Ecay. L’idée est de réunir une formation de surfers mais surtout – on va vite l’entendre – de super musiciens.

Aux claviers, la Marmotte, Camélia Ben Naceur elle aussi titulaire chez le grand Billy. C’est toujours un régal de voir et entendre ce petit bout de femme qui est une boule d’énergie musicale, si expressive dans son jeu et qui groove grave.

A la basse, David Faury surfer de Labenne et redoutable sideman, à la batterie Joris Seguin, le jeune batteur bordelais qui s’est déjà fait une belle réputation – méritée – dans le milieu. Si je ne suis pas capable de juger des performances de glisse de nos compères, musicalement ça tient très bien la vague.

Le répertoire est essentiellement bâti sur des compositions de JME. Du jazz fusion et du blues. Jean-Marie Ecay est un sacré guitariste qui a le mérite de ne pas jouer au guitar heroe, il est notamment très à l’aise dans les ballades qu’il interprète avec beaucoup de sensibilité. Sa guitare silhouette – une Silent de Yamaha – au son magnifique est aussi élégante à voir qu’à entendre. Joli clin d’œil à Nougaro avec  « bras dessus, bras dessous » qu’il avait composé pour son ultime album en 97. Fin de set plus électrique avec quelques réminiscences de Jimi mais sans tapage, l’élégance toujours. Derrière, ça assure très grave, carré et précis. Mais l’attraction, c’est Camélia, elle arrive à faire groover la moindre ballade, arc boutée sur ses claviers, le nez dans les partitions – qu’elle travaille depuis huit jours m’a-t-elle dit – chantant chaque note, grimaçant, se tortillant, s’agenouillant, un vrai spectacle à elle seule. Quelle pianiste ! Que ce soit devant une poignée de spectateurs, quelques centaines comme hier ou des milliers avec Cobham elle est toujours au taquet ; « quand je joue je joue » me dira-t-elle.

Bien belle soirée encore ponctuée d’un incident insolite, un père en larme surgissant sur la scène et prenant le micro en pleine impro de blues à la recherche de son fils « disparu ». Avec toute cette eau si proche, l’inquiétude et l’émotion envahissent aussitôt l’assistance. Belle réaction de Jean-Marie Ecay qui jugeant que cela était plus important que la musique décide de ne pas reprendre le concert tant que l’enfant ne serait pas retrouvé ; heureusement et rapidement, l’enfant réapparaît et le quartet reprend comme si de rien n’était.

Pas de rappel, incident et début du feu d’artifice oblige, dommage car on aurait bien surfé quelques vagues de plus sur le lac de Lacanau

Bravo aux organisateurs –  sous la houlette de Gislaine Gaye – de réussir à mêler ainsi des spectacles de grande qualité à des manifestations populaires, permettant ainsi au public non initié d’élargir un spectre musical formaté par la télé et trop de radios.

 

 

Billy Cobham au Rocher

par Philippe Desmond

Rocher de Palmer ; 9 avril 2015

 

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39 ans ! Et oui 39 ans ont passé depuis la première fois où j’ai vu Billy Cobham en concert. C’était l’été 1976 dans les arènes de Bayonne. Il ouvrait la soirée avec George Duke ; quatre autres groupes enchaînaient : Herbie Hancock & the Headhunters, John McLaughlin et Shakti, Larry Coryell et enfin Weather Report ! 40 francs, j’ai encore le billet et justement un des objectifs de la soirée de ce jeudi au Rocher est de le faire dédicacer par Monsieur William. A l’époque « Spectrum » son premier album désormais légendaire était déjà sorti depuis près de trois ans…

Il était donc là hier soir pour jouer son dernier album « Tales from the Skeleton Coast » un hommage à ses racines ancestrales namibiennes. Né panaméen et arrivé très jeune aux USA, atteignant les 70 ans il se penche ainsi sur ses lointaines origines. Une musique certes influencée par l’Afrique – c’est à la mode car Marcus Miller, la semaine prochaine au Rocher, vient de faire la même chose sur son dernier album – mais dont sa culture musicale américaine et internationale est omniprésente.

Musique très écrite, complexe, pas funky, pas très groovy où la batterie est bien sûr centrale mais très marquée par les deux claviers, notamment du synthé – peut-être trop – qui ramène aux années où l’on ne parlait pas encore de jazz fusion mais de jazz rock.

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Aux claviers, côté jardin le jeune Steve Hamilton très sobre, côté cour la sensationnelle Camélia Ben Naceur son énergie et son talent. Un bonheur à regarder et à entendre. A la – grosse – basse cinq cordes, sous son chapeau l’Anglais Michael Mondesir. A la guitare, presque le régional de l’étape, le Luzien Jean-Marie Ecay, remarquable ; en plus de ses chorus électriques très punchy il va avec le même instrument nous régaler d’un solo de guitare acoustique (!) plein de délicatesse.

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Au-dessus de tout ce beau monde le patron, presque caché comme toujours, derrière un arc de cercle interminable de toms et de cymbales. Allez voir sur son site le cahier des charges du matériel pour ses concerts il est impressionnant. Le tout est de savoir s’en servir. Il sait toujours le faire, de cette rythmique caractéristique soutenue roulant sur ses deux grosses caisses, mais désormais moins tapageuse, remplie de finesse et de précision. Un régal pour les yeux et les oreilles. Un Maître.

Au quatrième morceau justement un long solo de batterie démarre, pas du tout violent, ce n’est pas l’orage qui arrive mais seulement un léger nuage, le « Stratus » que tout le monde attendait ! Indémodable.

Retour au dernier album, un groove retrouvé, final, public debout, on sent le groupe heureux, aussi heureux que la salle. Mais on ne peut pas se quitter comme ça. « Red Baron » réclament certains, le voilà donc et plus écarlate que jamais même. Camélia se libère de ses partitions et nous livre un chorus extraordinaire malgré son doigt blessé qu’elle nous montrera plus tard.

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C’est fini, le temps de s’extraire de la 650 et Mister Cobham attend son monde dans le hall derrière une pile de disques qui vont s’arracher. Une fenêtre de tir, j’en profite et me rue sur lui avec mon billet historique ; lui ne s’en souvient pas bien sûr, il en a tant donné de concerts. Bayonne ? Where is it, in Spain ? Ça y est j’ai son gribouillis sur mon bout de papier jaune fané, j’ai 21 ans…

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Camilla Ben Naceur et Jean-Marie Ecay  arrivent, retrouvent plein d’amis, bavardent. Billy était content du concert nous dit-elle, on la sent presque rassurée…

Rentrer chez soi comme ça, pas possible. Direction le Tunnel où Roger Biwandu, Nolwenn Leizour et Francis Fontès accueillent en guest la talentueuse polyvalente Shekinah Gatto au chant, à la flûte et au sax alto. La cave est bondée à la fin du premier set, ça fait plaisir. Tiens tiens de la visite – on s’en doutait un peu  – voilà la Marmotte et le Surfeur, ils viennent écouter leurs amis et collègues. Sir William lui est allé se coucher il était cuit. C’est ça aussi le jazz, une certaine simplicité de gens qui sont pourtant bourrés de talent.

Au fait une petite indiscrétion, nos deux invités surprises seront présents cet été à Jazz ô Lac, sur scène…

Philippe Desmond ; Photos : Thierry Dubuc, PhD (billet)