Thomas Bercy trio invite « Doc » Tomachot et Wayne Shorter.

texte et photos Philippe Desmond

Café du Sport, Uzeste le dimanche 15 octobre 2017.

En ce dimanche après-midi d’octobre c’est l’été en Gironde, beaucoup se sont rués à la plage d’autres à la campagne ou même en ville, Bordeaux grouille de monde paraît-il. Alors pour moi direction le Sud Gironde, le Bazadais au bord des Landes girondines. Chemin des écoliers avec l’agréable traversée à moto des vignes du Sauternais et me voilà arrivé à Uzeste. C’est en effet le redémarrage de la saison musicale au Café du Sport chez Marie-Jo et Betty.

Toujours impressionnante l’arrivée dans ce petit village avec cette Collégiale démesurée qui le domine voire l’écrase. Uzeste est le berceau de la famille de Got dont un des membres, Bertrand, devint Pape en 1305 ; charité bien ordonnée commençant par soi-même, il s’est fait ériger une Collégiale en son honneur. Ça ne bronchait pas à l’époque. Elle abrite d’ailleurs son tombeau. Un petit tour à l’intérieur pour se rafraîchir car dehors ça cogne.

22551580_10210743988303524_1228634387_n

Le Café du Sport est juste en face ; tout ici est en face de tout car ce n’est pas très grand. Un panneau peint sur un mur invite au voyage.

22538062_10210743987743510_207204799_n

22537938_10210743987783511_730020127_n

Dans le bar qui grouille de monde habituellement personne ou presque même pas les musiciens. Ils sont dehors installés sous la tonnelle aux couleurs d’automne mais pour autant pas de « Autumn Leaves » au programme, on va le voir.

DSC01814

Sympa cette cour qui donne sur un grand jardin un peu sauvage ; fontaine, ruisseau et son petit pont de bois pour arriver vers des jardins partagés. Uzeste c’est cette culture du partage, de la solidarité, de l’écologie, de l’art libre. C’est aussi le foot car au stade voisin ça joue dur devant pas mal de monde. Il en faut pour tous les goûts.

Nous on est là pour le jazz à l’initiative du Collectif Caravan, animé par Cécile Royer, qui a programmé le trio de Thomas Bercy avec comme invité le saxophoniste Guillaume « doc » Tomachot. Membre de l’Occidentale de Fanfare, entre autres, je l’ai toujours raté et le découvre donc ce soir ; avec son look très roots je n’aurais pas pu l’oublier. Avec son jeu à l’alto non plus !

DSC01829

Au programme une création autour du répertoire de Wayne Shorter ; une création me direz-vous et bien à ce niveau oui car il faut s’y frotter à cette musique riche et complexe, il faut du travail pour s’en approprier les nuances et les fulgurances. Wayne Shorter à qui Miles aurait dit avant de mourir « It’s your turn » est un musicien majeur du jazz moderne. Du quintet de Miles Davis à sa propre formation en passant par le mythique Weather Report il a créé nombre de titres qui font partie de la grande histoire du jazz, pas des standards stricto sensu – les puristes les définissent comme étant des airs des comédies musicales de Broadway – mais des références pour tous les musiciens de jazz.

Thomas Bercy a troqué son e-piano contre un vieux Yamaha droit complètement décapoté et équipé de micros dynamiques,

DSC01852

Jonathan Hédeline a bien sûr sa contrebasse à 5 cordes couleur miel

DSC01854

et Gaëtan Diaz est installé derrière une simple jazette.

DSC01820

Ça commence fort avec « Black Nile » dans lequel le Doc se jette à l’eau ; un phrasé inspiré très fluide et volubile, un timbre d’alto très chantant il est presque inquiétant à voir jouer tant il est sous tension, le visage écarlate, les veines gonflées prêtes à exploser. Il donne vraiment beaucoup notre Wayne Shorter du soir. Tomachaud, Tomashow. Il enfile les chorus avec une énergie hallucinante et derrière lui ça galope.

DSC01835

DSC01830

Jonathan Hédeline ne se ménage pas prenant quelques chorus délicats pour faire retomber la fièvre ; il me dira que lors de ces deux heures de musique engagée il n’a même pas eu le temps de sentir la fatigue tant la concentration était nécessaire.

DSC01841

Gaëtan Diaz en plus du beat à tenir nous a aussi tissé de la dentelle, utilisant tous les éléments de sa jazette, des peaux aux cymbales en passant par les bords, les supports, osant même des chabadas sur la vis papillon de sa ride. Deux solos – des soli pour les italophones – magnifiques dont le second particulièrement inspiré. Pourtant il est malade ; je n’imagine pas en bonne santé ce que ça aurait pu donner…

DSC01839

Thomas Bercy égal à lui-même a lui aussi tout éclaboussé ; cette main droite si alerte, si précise, si musicale, cette main gauche percutante, violente parfois, dans le rôle d’Herbie ou de McCoy avec sa propre patte bien sûr il est un plaisir à voir et entendre. Il n’a pas choisi systématiquement les titres les plus célèbres, il est un vrai artiste, un créateur pas un répétiteur ; toujours à proposer des nouveautés pour ne pas lasser son public et le surprendre me confie-t-il. Mission accomplie Thomas, c’est pour ça qu’on revient toujours.

DSC01822

Depuis le milieu du concert le voisin est là à écouter et apprécier visiblement. D’ailleurs, pour le rappel, Gaëtan lui laisse son tabouret et ses baguettes. A notre connaissance américaine installée à notre table, un peu intriguée, mon ami Alain explique, pour faire court, que ce batteur a joué à l’époque avec Stan Getz – les ricains il faut les impressionner – ce qui la laisse coite ; en l’entendant elle a de suite compris pourquoi. Vous l’avez reconnu ce batteur c’est bien entendu Bernard Lubat, toujours au top.

DSC01863

Mon dieu qu’on est bien sous cette tonnelle, les enfants au fond du jardin jouent et crient, l’après-midi s’étire doucement hors du temps ; profitons-en, les prochains concerts ici seront à l’intérieur mais tout aussi chaleureux.

DSC01849

Set list :

Set 1 : Black Nile – Oriental Folk Song – Ana Maria – Go – Orbits – Juju

Set 2 : Children of The Night – Nefertiti – United – Infant Eyes – Yes or No.

Rappel : Witch Hunt avec Bernard Lubat

NB : Ils seront avec le même répertoire à la Belle Lurette de Saint Macaire samedi 21 octobre à 21h30 mais avec cette fois Pierre Maury au saxophone.

Dave Blenkhorn et Thomas Bercy trio à Uzeste : le jazz de ville et le jazz des champs

Par Philippe Desmond.

Uzeste, Café du Sport, dimanche 12 février 2017.

Le jazz – un mot bien trop vague – souffre d’une image élitiste dans les médias, dans le grand public, partout. C’est malheureusement souvent le cas. Des associations comme Action Jazz font tout pour rectifier cette image, évoquant tous les jazz, tous ses courants, essayant de mettre en valeur de nouvelles générations de musiciens sans renier les anciens, s’intéressant aux nouveaux sons sans bannir les standards et pourtant le public reste frileux. En dehors des stars du genre qui attirent du monde de toutes générations , les Marcus Miller, Ibrahim Maalouf, les chanteuses à la mode comme Diana Krall ou Melody Gardot ou les nouvelles tendances comme Snarky Puppy, le public a du mal à suivre. Certes les grands festivals d’été font le plein mais souvent les gens qui ont accroché avec plaisir leurs oreilles à cette musique l’oublient jusqu’à l’année suivante. Certes un Keith Jarrett est capable de remplir l’Auditorium en deux jours malgré un tarif prohibitif mais là on retombe dans l’élitisme.

Ces problématiques, et bien d’autres, ont fait l’objet d’un très intéressant débat lors du colloque organisé par Action Jazz en préambule du dernier tremplin ; 53 festivals ou événements y étaient représentés et la Gazette Bleue de mars reviendra là-dessus. Comment attirer du public et surtout le renouveler, autre que les personnes certes passionnées mais bien mûres, trop. Comment attirer des jeunes pour faire simple. Vaste débat.

Certains réfléchissent, d’autres agissent, peut-être même hors de ces considérations, en toute simplicité, en toute convivialité mais avec passion. Après cette – trop – longue introduction parlons d’eux, ces gens qui sur le terrain à leur échelle tracent un sillon dans lequel des graines vont sûrement germer (oui je sais c’est de la métaphore à 2 balles mais vous voyez l’idée).

On les trouve notamment à la campagne, au Café du Sport d’Uzeste par exemple, chez Marie-Jo ; entre les deux papes de son village, l’un, Clément V, enterré dans la disproportionnée Collégiale et l’autre bien vivant et pour longtemps on le souhaite, Bernard Lubat, elle a fait sa petite place aidée par le Collectif Caravan de Cécile Royer très dynamique en Sud-Gironde et la Belle Lurette de Saint-Macaire notamment.

Une fois par mois environ le café se remplit pour un concert de jazz autour du trio de Thomas Bercy ; lui au piano, Jonathan Hédeline à la contrebasse et maintenant Gaëtan Diaz à la batterie. Un invité différent, un répertoire varié et un dimanche qui s’étire (de 17 h à 19h30) dans une ambiance au combien sympathique et pas élitiste du tout ! En quelque sorte le jazz de ville contre le jazz des champs. Ce blog vous en a déjà relaté quelques moments.

Hier soir l’invité était Australien, le très demandé guitariste Dave Blenkhorn, qui parcourt la France et l’Europe pour de nombreuses collaborations musicales. Oh il ne vient pas de bien loin ce soir mais du village voisin où il vit depuis plusieurs années ; la haie inquiétante de chasseurs en gilets fluos, fusils à la main, que j’ai traversée sur la route en arrivant, c’était donc pour une battue de kangourous plaisantons nous ensemble !

Au programme, une musique taillée sur mesure pour ce genre de moment, le répertoire mélodieux de Wes Montgomery et un peu de Duke.

Alors ce sillon il est où ? Dans la diversité du public. Bien sûr des amateurs, des connaisseurs, des pros – avec même un professeur du Conservatoire de Région venu écouter ses anciens élèves Gaëtan et Jonathan – mais surtout plein de familles avec des enfants, des tout petits même ! Certains les quinquets écarquillés devant cette musique qui se fabrique devant eux, d’autre moins attentifs affairés à l’atelier dessin improvisé dans un coin du bar ; mais au moins ils entendent, ils savent que ça existe, certains crayon à la main viennent même gigoter devant la « scène ».

Toutes les générations sont représentées, oserai-je dire sans paraître condescendant toutes les classes sociales. On boit de tout, du thé, du café, du rouge, de la bière, de l’apéro, des sodas, on se régale des crêpes de Marie-Jo, on échange, on fait connaissance, on rigole, on partage ; et tout ça en musique, le côté scène étant plus attentif que le côté bar. C’était ça le jazz non au début, une musique populaire, comment a t-elle pu glisser vers le « sacré » ? La chienne Dehli est de la partie et fait sa ronde incessante dans son territoire envahi par ces étrangers. Le chapeau circule, et oui des gens sont en train de travailler il faut bien les rétribuer, certains ont tendance à l’oublier.

Musicalement ça fonctionne très bien malgré quelques crêpes aussi par ci par là qui provoquent des échanges souriants entre Thomas et Dave ! Ce dernier possède parfaitement les « Jingles », « West Coast Blue », « Full House » et bien d’autres standards de Wes et sa version de « In a Sentimental Mood » de Duke est d’une belle délicatesse grâce au timbre chaud de sa guitare. Le trio fonctionne à merveille dans un registre différent de son répertoire Coltranien ou Tynerien habituel ; ils sont excellents.

On peut donc se régaler de jazz de qualité sans snobisme et en toute simplicité, faisons le savoir !

Prochain concert au Café du Sport le dimanche 19 mars à 17 heures avec le trio de Thomas Bercy et le saxophoniste Alex Golino dont le portrait occupe la Gazette Bleue de janvier ; répertoire Hank Mobley. Venez faire un tour ce n’est pas si loin que ça.

https://www.facebook.com/Collectif-Caravan-170711356335248/

www.actionjazz.fr