Chroniques Marciennes 3.9

Dhafer Youssef  « Diwan of Beauty and Odd »

Chapiteau de Marciac, le 2 août 2017. Chronique de Fatiha Berrak, photos de Thierry Dubuc

Dhafer Youssef : oud et voix

Aaron Parks : piano

Matt Brewer : basse

Ferenc Nemeth : batterie

 

C’est un rendez-vous que l’on ne peut manquer, avec Dhafer Youssef. La clémence et la sérénité nous reçoivent d’abord avec des sonorités arabo-andalouses avant une pluie fraîche dispensée par un piano, piano …!

Sous le chapiteau un grand calme prend possession de l’atmosphère. Dehors, le soleil décline et semble vouloir nous faire don de ses ultimes rayons, comme autant de relais pour le reste de notre soirée. ‘’ Diwan Of Beauty And Odd’’ est le nom du dernier album sorti en septembre 2016 dans lequel a participé le pianiste, Aaron Parks, l’un des complices de jeu ce soir. Dhafer Youssef reste fidèle à ses sources d’inspiration et particulièrement, aux vers poétiques du mythique soufi, Al-Akhtal né au septième siècle à Damas. Un concentré philosophique destiné à l’ouverture d’esprit et à l’élévation dans tous ses degrés, tel le nuancier des parfaits contraires, bref, un rameau d’olivier  …

Le compositeur a cette spécificité, de s’approcher tour à tour de chacun de ses musiciens comme pour communier ou alimenter les braises d’un encens rare à l’ombre d’un sourire constant.

Au fur et à mesure que les titres s’égrainent, ils apparaissent plus accès sur un voyage autour du monde, plus instrumentaux que lors de ses albums précédents, mais toujours ponctués d’éclaircies vocales ascensionnelles vertigineuses. L’alternance entre douceur et énergie débordante à l’image de la rencontre et du croisement des êtres humains. Il y a ces instants magnifiques où le Oud converse avec le piano, suivi d’une délicate discrétion de la basse et de la batterie qui laissent penser, « que se taisent les mots, pour ne céder place qu’à l’écoute seule de la beauté …»

 

Chroniques Marciennes 3.8

Chapiteau de Marciac, le 2 août  2017    Annie Robert

Jazz spirituels

Chucho Valdès featuring Kenny Garrett

Hier soir, sous le grand chapiteau, il flottait des parfums d’ailleurs, de Méditerranée et de Pacifique, d’encens et de fleurs coupées, des musiques de citoyens du monde.

En première partie Dhafer Youssef, enfant prodige de la Tunisie va conquérir et troubler le public. Si loin et si proche finalement, sa musique parle à tous, ceux que la tradition intéresse… ou pas ; ceux que la spiritualité intéresse… ou pas ; ceux que la modernité intéresse ou pas … elle est simplement sincère et ouverte. C’est beaucoup. (Voir la chronique à venir de Fatiha Berrak sur le blog bleu)


Et puis voici venir Chucho Valdès, ses 76 ans et son 1,90m, sa chemise luxuriante, le « mozart cubain » à la main gauche haletante. Sa musique afro jazz lui ressemble, colorée, divine, agile, remplie de clins d’oeils et d’humour.
Spirituelle en diable !!

Il y a quatre décennies, il révolutionnait le panorama musical cubain avec son groupe de jazz Irakere, un pain de dynamite, une force volcanique qui ne se démentira pas ce soir dans l’hommage qu’il vient lui porter, avec une toute jeune formation, à peine née lorsqu’il atteignait déjà sa plénitude.

Comme si son abattage à lui ne suffisait pas, il a choisi une rythmique la plus riche possible. Georvis Pico, Yaroldy Abreu et Felipe Sarria Linares, vont bouillonner, « tambours battants », peaux tendues, bois survoltés en frappés et glissés, directs, clairs, efficaces, virtuoses. Une vitalité tribale à toutes épreuves. Le rythme cubain envahit tout, les doigts et les têtes.

Le jeune et perché contrebassiste Yesley Heredia s’en donne à cœur joie dans la fantaisie débridée et le vocal joyeux. Mais ce qui étonne surtout c’est indéniable modernité du jeu pianistique de Chucho Valdès qui passe son temps à décaler, titiller, prendre à contre courant, désharmoniser parfois le prêt à porter du jazz caraïbe. Quelle capacité à aller sur les marges, à s’offrir des virées sanglantes et énervées, quelques dysphonies qui donnent du souffle. Pas de rumba planplan, ça non ! Des citations loufoques et amusées (j’ai commencé par les compter et puis j’ai arrêté…) des clins d’œil en pagaille, des influences métissées, et une maîtrise ! La synthèse d’un homme qui respire la musique (le passage de l’ostinato de la main droite à la main gauche waouh!! ), perfusé au classique, au jazz, au latino, à la danse.

D’un hommage à son père avec l’émouvant et dansant «  Bepo » aux grands morceaux Irakere avec l’emblématique « Bacalao con pan », il va mettre tout le chapiteau cul par-dessus tête avec une revisite du vieux standard « It’s not for me » et surtout par la réinterprétation magistrale, classique puis swinguante d’un prélude  de Chopin tout gardant son essence romantique et mélodique. Bluffant !


L’arrivée du saxophoniste américain Kenny Garrett, au son new yorkais typique va modifier un peu la couleur du set, moins caraïbe et davantage jazz Club.  Sobre, élégant, expressif, au service de son aîné, il va s’exalter dans de beaux chorus et nous étonner encore dans une battle sax/ percussions qui sera un grand moment. Chucho surveille gaiement, relance mais dirige à peine, il laisse ses musiciens s’amuser et se trouver mais sait planter ses banderilles et faire sourire ou soupirer son piano.


Le chapiteau épuisé, rendu de tant de plaisir, va réclamer et obtenir trois rappels variés et délicieux, dont un chant amérindien lancinant et triste qui finira en feux d’artifice.


Brillantissime !!