L’improRobotique Dialogue – Cie Lubat

Molière – Scène Aquitaine, 18 mai 2017
Par Alain Flèche, photos Alain Pelletier

Avec, dans le dés-ordre et en toute pertinence : Bernard et Louis Lubat, Jaime Chao, Fabrice Vieira, Jules Rousseau, Thomas Boudé, Juliette Kapla, Tanguy Bernard + Gaël Jaton, Hugo Dodelin, Olivier Ly, Clément bossu.

1er Acte – nous étions quelques-uns à découvrir, le mois dernier à Uzeste, un peu avant une prestation libertaire mémorable du trio (et +) “Das Kapital”, un nouveau projet du maître de céans, annoncé “électro-acoustique”, avec presque la même équipe, qui paraissait être une belle exploration, mais encore trop proche des origines du genre, évoquant Pierre Henri ou Xénakis, sans laisser entendre une nouvelle orientation originale, justement, malgré un évident désir de communication, par des moyens et instruments, où les claviers deviennent numériques et abstraits, traitant sons et humeurs par filtres synthétiques dont se cherche encore quelque sentiment…

2ème Acte – la bande à Lubat, jeudi dernier, sort de résidence de “Molière –..”. je n’y suis pas. Il se dit : comme il me reste impression précédente…

3ème ! Ha ! Ah ! Les voilà ! Tout beaux tout neufs. Une scène avec des instruments plus “physiques”, voir “connus” (piano de Lubat, batterie de Louis, des guitares, basse, voix [là, il y a Juliette en plus, qui joue d’elle, et donne une folubie gracieuse et forte et vraie, qui n’efface pas pour autant, du tout, le boulot, plus dans le son que le texte, de Fabrice] et puis les ordis, qui font que plus rien n’est ni ne sera comme avant leur arrivée dans la sphère musicale, et des micros qui recueillent tous les sons et bruits qui s’en approchent. Et surtout, plein de trucs, par terre, et sur un plateau soutenu de tréteaux, où se bousculent des machins en plastoc, en peluche ou métal, plutôt jouets, près à bouger, déjà frémissants de clignotements d’yeux lumineux impatients.

Et ça démarre. Tranquille, pour voir, et s’entendre, et dire. Bernard, piano, qu’il traite, de tout. Au fouet, doucement, et puis des espèces de jouets encore, qui rebondissent sur les vibrations des cordes qui les portent et les supportent. Louis le rejoint de mailloches, frôlent et frappent fûts et frames. Les autres cordes arrivent, s’installent, puis, les sons multiples de Vieira. Et puis, voilà, les plus tellement jouets, plutôt robots qui bougent. Mis en scène, en lumière et en sons. Jaime joue d’un drone aérien et on ne sait qui dirige l’autre et le fait danser. Il est là, ici, partout. Fée Clochette ou hélico de “Apocalypse Now”, d’où début d’un doute. Devant scène, des bestioles plastic s’agitent, s’attirent, s’agrippent, se fâchent et se lâchent. La musique ne cède devant rien de ces jeux qui semblent leur échapper… mais non. Tout est construit maintenant.. Aboutit, en place, mots, motivation, actes, actions et participactions de ce qui fait sons et sens. Des mots, Juliette en dit. Tra [lala] duire. Tourne autour et décortique ce verbe par le sien plus ou moins propre. Des mots jetés et rattrapés au vol, au moment où ils ne disent plus rien, mêlés, retournés, détournés, en-chantés, reprennent sens et vie, en d’autres langues aussi. Triturés, mis en chantier, dentelés à coup de programmes multibits insensés mais dit-gérés, les ordis s’emparent subrepticement et de plus en plus viol-amant des mots envolés, volés à leur génitrice pas triste qui crie et hurle des volées logorrhées diction par scission inventée. Les tambours noie le poison en assourdissant les parties son. Le piano, pas ni, ni, pas nô non plus, juste juste où il fait. Des pincées de cordes pincées se parent de sens, partent en l’air de rien, parlent entre elles et se mêlent aux restes des sons. Aussi des souffles et des drôles de bruits. Plein. On ne s’en plaint pas !

Sont-ce les robots qui gesticulent dans tous les sens, dans tous les coins, passent, s’affrontent, se calment, repartent ailleurs, qui induisent les sons qui eux, se transforment, et avec quelle aisance !, en musique, ou bien ce sont les musiciens qui pensent diriger leur instrument vers les mouvements choisis des robots qui en prennent à leur aise ? Qui sont les maîtres à bord ! Le navire singulier, pluriel, chahute. La réponse se trouve entre les yeux et les oreilles, et appartient à chacun des acteurs et des auditeurs qui sourient, rient à l’éclat latent de la performance. Et puis les questionnements remplacent le confort de l’écoute passive, puisque nous sommes interpellés, happés dans l’imaginaire des compositions qui nous sont adressées. Tous ces petits machins qui envahissent la scène et les sens font sens. Le divertissement devient une lutte ! Les rires sonnent faux, les sourires se crispent. Qui sont donc les robots ? Nés de nécessité de jeu, de commerce, ils commencent à vouloir gérer leur vie propre. Malhabiles puis de plus en plus précis, forts de leur multitude, ils ne semblent désormais répondre qu’à leur désir, encore embryonnaire pour l’heure, d’indépendance, de liberté, et de conquête. Peut être est-ce pour de rire, peut être pas, plus. Éblouis nous sommes, de sons neufs, mais gênés des questions posées, et ne s’arrêtant pas là où il suffirait. Le doute donc, les sièges deviennent moins confortables, les joujous rigolos nous inquiètent, prêts à déborder de la scène, à outrepasser leur rôle ludique. Les musiciens improvisent, les robots vont plus loin déjà, qui les retiendra ! La musique ne s’arrêtera pas, le progrès non plus. Au se cours la compagnie, il fait peur, comme il fait noir.

Une heure de spectacle, il faudra quelques jours pour s’en remettre.

Une soirée à l’Uzestival Hivernal

Vendredi 3 mars à l’Estaminet d’Uzeste.

Le festival Uzeste Musical attire une foule d’amateurs de jazz et de musiques à la marge au mois d’août de chaque année, cependant les sessions hors saisons sont des instants partagés en petit comité mais la surprise et l’émerveillement sont souvent au rendez vous.
La soirée commence par une lecture improvisée des notes prises par Bernard Lubat sur les sujets habituels qu’il affectionne, à savoir, la consommation, l’être humain et bien sûr la musique vivante. Ce “débloc’note” est ponctué de citations afin d’amener le spectateur à approfondir sa réflexion de retour chez lui. Il développe aussi la volonté de garder des traces de ces instants d’improvisations qui vont se succéder ce soir sur la scène de l’Estaminet. En effet, les prestations vont être enregistrées pour le label Labeluz (collection Les Dialogiques).
Michel Portal, que l’on a quelque peu entendu en coulisses, pendant la fin de la causerie de Bernard Lubat arrive sur scène.
Quatre faces à faces vont se dérouler devant nous.
Le premier invité est Louis Lubat, donc un duo batterie vs clarinette. Départ tonitruant pour le batteur qui dégage une puissance dans laquelle la clarinette basse vient à merveille trouver sa place.Le second morceau du duo est dans la même veine, force, maîtrise, écoute de l’autre et toujours ce chaos rythmique incroyable.
Le deuxième rencontre se fait avec Fabrice Vieira. Des expérimentations vocales se mêlent au son grave et lourd de la clarinette de Michel Portal. Quelques touches de guitares accompagne cet échange. L’aspect électronique, par la transformations de la voix de Fabrice Vieira par un dispositif technique, fait de cet échange un pont inter-générationnel, au niveau de l’utilisation des procédés.
Deux passages d’improvisation solo de Michel Portal viennent avant l’ultime duo de cette soirée, avec bien sûr le maître des lieux, Bernard Lubat. Ce dernier investit le piano, qu’il a, au préalable, quelque peu transformé. Très grande complicité entre les deux musiciens qui se côtoient depuis une quarantaine d’années et qui ont ce plaisir communicatif de jouer ensemble. Une sorte d’explosion vient clore leur morceau…on pense à un problème technique, tellement les artistes nous avait amené dans une parfaite harmonie. Le fait qu’ils rebondissent aussitôt, sans qu’aucun technicien ne vienne chercher la cause du problème, nous fait penser que cela faisait partie de la collaboration. Par contre, qu’en est il de ce réveil d’antan qui a sonné sur scène pendant le duo avec Fabrice Vieira ?


L’ensemble des musiciens se retrouvent ensemble pour un dernier moment de complicité où une nouvelle fois Louis Lubat livre une prestation dantesque alors que son père est aux claviers. Fabrice Vieira continue son exploration vocale, et tous sont accompagnés par Michel Portal, véritable chef d’orchestre de la soirée.
L’Estaminet se transforme ensuite en lieu de discussion entre Bernard Lubat et Michel Portal qui se remémorent les souvenirs de leur rencontre et d’autres anecdotes sur leur carrière respective.
Merveilleuse soirée où l’on assiste à un moment unique, à un instant de création. Les citations concernant “La musique à vivre” de l’introduction ont trouvé une formidable démonstration. Et s’il y avait le même type de collaboration, sous forme de jeux de miroir, entre Benat Achiary et des artistes de la sphère d’Uzeste ?