Chroniques Marciennes 3.6

Astrada de Marciac le 31 Juillet 2017 par Annie Robert

Là où on ne l’attendait pas …

Jean Philippe Viret : Quatuor supplément d’âme
Linda May Han Oh Quintet  
guest
Chris Potter

Le grand chapiteau bruisse de monde et de pas pressés, ce soir. On ne glisserait pas un cul-de-jatte ou une demi-portion de plus entre les allées. Rempli, saturé, bondé. Comme l’an dernier, Ibrahim Maalouf a fait le plein d’aficionados d’autant qu’un big band de rêve l’accompagne et que la première partie est dévolue aux féroces groovers des Headbangers. Soirée d’enfer en vue !!


Les ayant déjà chroniqués plusieurs fois pour mon plus grand plaisir, je vais donc «  m’ essayer sur le bizarre » comme diraient les Tontons Flingueurs. Sus à l’inconnu et à l’Astrada avec une soirée dédiée à la contrebasse. Allons y pour le hors sentiers battus et la découverte.

Jean Philippe Viret qui a chahuté sa contrebasse dans bien des projets jazz, ose ce soir un coup de poker menteur, un jeu étonnant: rapprocher quatuor à cordes et improvisations en démontant, réinterprétant, recolorant avec respect  une structure classique. Il s’appuie sur la tradition baroque et son « ami » de toujours J F Couperin. Étrange idée à priori, bien éloignée du jazz. Pas tant que cela puisque les compositeurs baroques laissaient dans leur écriture de larges places aux musiciens pour l’improvisation personnelle, une improvisation certes cadrée, dans un style bien défini, mais réelle. Jean Philippe Viret fait plus que cela : il réécrit, ouvre une palette de timbres et de sonorités plus large usant des frottés, et des pizzicati ce qui donne une légèreté, un traitement aéré des thèmes. Chaque instrument semble porter son propre chant, exhaler sa couleur dans un chœur tourbillonnant favorisé par la structure chambriste ( réponses, contre-chants et superpositions). Au cœur de cette infinie mosaïque, l’archet du contrebassiste encadre à merveille une musique avide d’images, presque cinématographiques, tantôt grave, tantôt fluide et brillante.

Pour l’accompagner dans cette aventure, JF Viret a choisi trois solistes de haut vol, connus pour leurs diverses expériences dans des orchestres réputés (Ensemble Intercontemporain, Orchestre de Paris, etc.), mais aussi pour leur ouverture aux champs musicaux autres que classiques: Sébastien Surel au violon, Eric-Maria Couturier au violoncelle et David Gaillard à l’alto. Ils arrivent tous les quatre à nous faire partager des sons nouveaux, des atmosphères venues d’ailleurs, de la grâce, de l’étonnement. C’est  grinçant, sautillant, étrange, jamais forcé ni  incompréhensible. Des morceaux de Couperin réarrangés mais également des créations de JF Viret (avec des titres aux noms remplis d’une délicieuse poésie potache) dans la veine du quatuor, se déroulent avec chaque fois, une surprise, un « supplément d’âme »… les violons se font guitare, la contrebasse percussion, le violoncelle chanteur des rues.
De jazz, il n’est pas question  mais de recherche oui, de rénovation sûrement, de prise de risques indubitablement. Une tentative très réussie de revivifier la structure de l’orchestre de chambre, certes fort belle mais figée. La voici ripolinée de neuf par ces quatre musiciens qui font preuve d’une incroyable maturité, d’une complicité forte. Le plaisir est bien là où on s’attendait le moins à le trouver.


Deuxième partie et changement de point de vue. J’avais découvert Linda May avec bonheur, ici à Marciac, au côté du trompettiste Dave Douglas. La voici volant de ses propres ailes avec deux prénoms de plus mais égale à elle-même, virtuose solide et acérée.

Pour ce nouvel album en leader, « Walk Against Wind », la bassiste et compositrice a monté un nouveau quartet avec le saxophoniste Ben Wendel, le guitariste Matthew Stevens, le batteur Rudy Royston et le pianiste Fabian Almazan. Le concert débute par un grand solo de contrebasse d’une technicité sans faille, une exposition du thème et une mise en avant des musiciens qui l’accompagnent. C’est un jazz mélodique élégant qu’elle nous propose, calibré, classique dans sa forme, technique et actif qu’elle bouscule de temps en temps.  L’arrivée de Chris Potter saxophone ténor américain emblématique de sa génération, apporte fièvre, urgence et amplitude. Les duos tendus entre les deux saxophonistes dévoilent une couleur harmonique. Les chorus s’enchaînent les morceaux également.

Que dire de ce concert-là ? Paradoxalement pas grand-chose. Peu d’émotions et peu de surprises, peu de grands moments qui ressortent. D’excellents musiciens certes, en la personne de Linda May ( y compris à la basse) et de Chris Potter mais un pianiste à la timidité de pervenche, une batterie parfois trop appuyée, un guitariste brillant sous employé… ça tourne bien, sans problèmes, mais sans projet décelable. Peut-être que le rassemblement de talents ne suffit pas à créer une musique autrement nouvelle, peut être qu’il manquait une ligne forte dans la composition, peut être que ma disponibilité n’était pas totale et mes attentes trop volontaires. Allez savoir…


En tout cas, hier soir, le bonheur s’est bien trouvé là où on ne l’attendait pas.

Saint Emilion Jazz Festival : off #3

par Philippe Desmond

Dimanche 23 juillet 2017

Déjà dimanche et encore une belle journée qui s’annonce malgré une météo très incertaine. Allez Saint-Emilion, Bacchus, intervenez en haut lieu que la fête ne soit pas gâchée !

Les oreilles bourdonnent encore un peu du dernier concert de la veille, mais point de répit car Monk va nous en remettre une couche ! Ce groupe bordelais, que pourtant pas mal découvrent, propose de la musique soul funk US. La plupart des musiciens nous les connaissons aussi dans des projets jazz ou world et la prestation qu’ils vont nous faire est d’une très grande qualité.

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L’ensemble groove fort et individuellement nous avons des cadeaux de chorus de haute volée ; putain de moine* !

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Beaucoup de tubes comme le tendre « Just the two of us » de Bill Wither, le légendaire « What’s going on » de Marvin Gaye ou encore « The Bottle » de Gil Scott Heron, de circonstance alors que nous buvons, que dis-je, dégustons, un – ou peut-être même plusieurs – Grand Cru Classé local avec les amis d’Action Jazz.

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A notre table, ou plutôt nous à la sienne, une personne de très grande qualité, Dominique Renard, l’organisateur du festival, un fou de musiques au pluriel qui en se faisant plaisir – avec beaucoup de travail – nous en donne beaucoup.

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Merci à François-Marie Moreau (sax, flûte, chant, humour), Stéphane Mazurier (piano), Franck Vogler (tp), Cyril Dumeaux (sax), Stéphane Desplat (dr), Sébastien Charrieras (b) et Christophe Maroye (g)

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Arrive ensuite à point nommé en ce début d’après-midi qui incite au farniente, un moment délicat et dépaysant. Tiana Razafy (elle nous a épargné la fin interminable de son nom) la chanteuse malgache installée à Bordeaux dans un projet mêlant jazz et héritage de son pays.

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Un moment suspendu d’une grande douceur grâce à des musiciens de qualité : Rizo Razafi (b), Rija Randrianivosoa (g) et Hugo Bertil (dr). La diaspora malgache s’est donnée le mot et chaloupe sur la piste herbeuse dans une ambiance très bon enfant. Quelle variété dans ce festival !

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Au tour de Capucine, cette belle fleur en train de pousser à grande vitesse, les vainqueurs du tremplin Action Jazz 2017.

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Pas mal de dates grâce à ça et à leur projet moderne qui plaît, un jazz aux couleurs particulières données par la guitare de Thomas Gaucher et le vibraphone de Félix Robin. La rythmique créative de Thomas Galvan à la batterie et Louis Laville à la contrebasse verrouillant tout cela.

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Les compositions originales aux titres parfois insolites sont quasiment toutes liées à une personne, à un souvenir, comme Thomas avec son inaltérable sourire nous l’explique. Ils ont du talent et en plus tellement sympas !

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Et toujours cette belle ambiance de kermesse dans le parc Guadet. Au fait Guadet, Elie de son prénom, était un des Girondins, les députés « insoumis » de la Révolution Française, pas un footballeur. Arrêté dans sa cachette de Saint Emilion il fut guillotiné à Bordeaux. Une bien belle époque. Je dis ça à mes jeunes amis de Capucine qui semble t-il l’ignoraient, d’autres aussi certainement !

Entre deux concerts, un crochet dans la belle salle des Dominicains pour voir la démonstration du système Spirio développé par Steinway and Sons. A partir d’un enregistrement numérique créé par un pianiste pour la circonstance ou tiré d’un enregistrement ancien, le piano dont les touches sont actionnées par des vérins électriques bien dissimulés, joue tout seul. L’impression de « voir » jouer l’homme invisible. Et pourquoi faire ? Pour innover me dit-on et permettre à ceux qui le veulent, surtout le peuvent, d’avoir Duke Ellington ou Arthur Rubinstein dans leur salon ou de se la péter devant des amis ébahis…. Pourquoi pas. Spectaculaire et de qualité sonore remarquable , et oui c’est un quand même un Steinway.

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Photo PhD

Le concert suivant, celui des Headbangers, je l’attends avec impatience ayant chroniqué l’album dans une Gazette Bleue ; je l’avais écouté en boucle pendant quinze jours. Attente récompensée, la claque du week-end que ce jazz aux influences multiples et notamment hard-rock. Nicolas Gardel le trompettiste et compositeur le revendique, il adore ça.

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Un son énorme, puissant, des cuivres étincelants, des mélodies habiles, des breaks d’un autre monde, des contrastes, une leçon de modernité. Et surtout des qualités individuelles bien développées dans les chorus. Le public jubile, s’éclate de ces explosions atomiques suivies de moments de calme soudains. En rappel leur tube « Bacchus », bande son du teaser du festival joué avec humour ! Citons ces musiciens toulousains qui ne peuvent qu’aller vers une belle notoriété et ont déjà mis en boîte leur prochain album à paraître début 2018, on en reparlera : Nicolas Gardel (tp, compos, extraordinaire),

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Ferdinand Doumerc (sax, flûte, énorme),

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Pascal Celma (basse, monstrueux),

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Fabien Tournier (batterie, un tueur), Etienne Manchon (claviers, brillant),

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Dorian Dutech (guitar… hero).

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C’est l’heure du « in » avec ce soir le punch de Malted Milk malheureusement sans la chanteuse Toni Green et apparemment définitivement, puis Richard Bona & Mandekan Cubano mélange de sons afro-cubains et de tradition africaine. On en reparle dans la Gazette Bleue de septembre.

Une attraction attendue elle aussi nous attend au parc Guadet. Dominique Renard fan de Franck Zappa – entre autres ! – a cherché des pistes pour savoir si on le jouait encore et il est tombé sur Zappy Birthday Mister Franck un groupe français créé par le batteur Vincent Milleret et plus surprenant par le guitariste Manu Eveno, un des membres du groupe Tryo. Zappa fan de rock, de jazz, de Debussy, musicien sans frontières et sans complexes avait créé une musique d’avant garde qui n’a pas pris une ride.

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L’hommage rendu ce soir est d’une totale fidélité à l’esprit du maître avec cette énergie, cette fantaisie, cet humour délirant qu’il offrait. C’est un spectacle étonnant et quel bonheur de réentendre et en live comme si Franck était là « Peaches in Regalia », « Cosmik Debris », « Dancing Fool » etc… Même la pluie arrivée sans invitation un quart d’heure avant la fin – merci Saint Emilion et Bacchus de votre aide mais c’était quand même un peu juste – n’a pas gâché le show car c’en est un.

 

Quel festival, un grand cru ! Trois jours de jazz, de moins jazz, de pas jazz, du jazz en somme ! Vivement le millésime 2018 !

Épilogue :

Il est bien plus de minuit, la pluie bénit tous les bénévoles et les organisateurs réfugiés autour du bar éphémère où Dominique Renard propose sous les vivats la tournée générale en présence de Richard Bona, hilare comme toujours ; un beau moment de partage. Merci Dominique, Chelima, Agnès et tous les autres !

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Photo PhD

Que ce lundi est triste, encore pire que d’habitude…

*monk en Anglais