Chroniques Marciennes 3.5

Astrada de Marciac 30 Juillet 2017   Annie Robert

Sax à fond !!

Sylvain Rifflet quartet
The Volunteered Slaves.

Deux moments bien différents, hier soir, centrés autour de deux saxophonistes de grand talent. Différents dans leurs partis prix, leurs envies, leurs densités et leurs approches.

En première partie le quartet de  Sylvain Rifflet, manteau rouge de prince russe, et son univers d’exploration de la mécanique répétitive. Une musique de composition originale, architecturée et totalement fascinante, éloignée des habituels canons du jazz, novatrice sans être pour autant hors de portée.


La flûte installe doucement une atmosphère onirique, mais très vite affleurent des sons qui pourraient se révéler puissants, dévastateurs que ce soit de gros rouages d’usines ou des cliquetis de petites pendulettes égrenant le temps.
Y aurait-il de la poésie, de l’émotion  nichée dans la ou les  « 
Méchanics », dans la pulsation industrielle de notre époque, dans la modernité  robotisée qui gagne le monde ? Sylvain Rifflet nous prouve indubitablement que oui. De ce qui pourrait être une simple prouesse technique ou un simple parti pris intellectuel d’écriture, il fait une musique puissante, émouvante et habitée. Cela tient à sa qualité de jeu tantôt mélancolique, tantôt frénétique heurtant les tampons et exhalant les souffles, cherchant sans arrêt les limites sonores de son instrument. Cela tient également à la qualité de ceux qui l’entourent : la batterie de Benjamin Flament, roulante en ostinato comme un wagon sur le ballast, pulsée à fond mais aussi harmonique avec la présence de percussions cristallines (kalimba, claves et petits tambours à peaux); la guitare électrique de  Philippe Gordani, seul instrument harmonique du groupe, qui assure des nappes d’accords colorées, des soutiens de basse et de belles envolées lyriques ; et la flûte merveilleuse de Joyce Meniel. En plus des sons habituels d’oiseaux chantants ou d’anges perchés, il tire de son instrument des cris étouffés, des murmures anxieux ou des épuisements de sprinters. Avec le saxophone, il forme un duo de paroles dialoguées et impitoyables. Ils racontent des histoires fragiles, perdues et terribles au travers de mélodies toujours présentes, reprises en boucles, superposées, étirées et développées. L’image des « Temps Modernes » où le petit Charlot, si décalé, si incongru, si poétique se fait happer par les engrenages et en ressort ébouriffé et étourdi, est souvent venue à ma mémoire en même temps que les vignettes de BD futuristes gagnées par l’industrie mais où la poésie étouffée ne demande qu’à ressurgir sous les poutres métalliques.
Le public a fini debout. Une claque magistrale qui laisse une empreinte durable dans nos petits colimaçons d’oreilles.

 

Pas facile pour un groupe de passer après ce moment intense. Pas facile non plus pour l’auditeur de passer d’un monde à l’autre, de la création pure à la récréation joyeuse, au son qui danse des Volunteered Slaves.


Du monde sur scène : 12 personnes (dont on se dit parfois qu’il pourrait être moins nombreux pour assurer à l’auditeur une écoute plus claire) et une musique festive, fondée sur un rythme à haute teneur en groove, sur la pulsation et le plaisir.
C’est sûr, ça dépote, ça remue les tympans, ça se prend de plein fouet. Un côté rétro volontaire avec une nostalgie année 70  y compris dans les tenues vestimentaires, une diversité d’influences ( afro, pop, slam, funk)  et de reprises donnent une approche que l’on peut qualifier au mieux de foutraque et espiègle au pire d’un peu confuse. De Radio Star à Pink Floyd, ils dynamitent les morceaux, les revisitent à leur sauce bien dense. Les Slaves n’en font qu’à leur tête, c’est évident, et ont décidé de ne pas se la prendre…C’est tout à leur honneur, la musique comme le reste a besoin de respiration, de moments clairs, de folie douce ou pas. On aime les kaléidoscopes, et les associations qui détonnent.
Et pourtant… On ne peut s’empêcher de penser que cela manque souvent de cohérence et sans doute de clarté. Quelques pépites délicates ( voix /sax ; chorus de piano) pour pas mal de scories tout de même. Le fait d’avoir quatre chanteuses et un slameur qui travaillent peu le polyphonique n’apporte rien de plus, deux auraient suffi à gagner de l’émotion et de la force. Le travail des percussions est peu audible également avec une batterie très rythmique, très active et parfaitement en place. Et le côté « poseur » de certains musiciens présents parasitent beaucoup l’adhésion à leur travail ( à moins que ce ne soit du second degré, il faut le souhaiter !). Deux instrumentistes se hissent au firmament, bien haut :
Olivier Témine au saxophone par une libre énergie, un son flamboyant, une présence remarquable, un sens du groove bien fou est un vrai grand interprète et Hervé Samb à la guitare apporte tout son brio, sa créativité dans des impros hélas trop rares.

Les Volunteered Slaves mériteront c’est sûr, une seconde écoute, avec davantage de disponibilités d’esprit, un meilleur environnement (une grande scène par exemple) et un son plus cadré. Nul doute que j’en ressorte convaincue cette fois. Je ne demande que cela.

Lisa Simone : Un héritage sans ombres


Par Annie Robert, photos Thierry Dubuc

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« Les filles ou fils de »  fleurissent un peu partout. Enfants de restaurateurs ou de cinéastes, rejetons de couturiers, de comédiens ou de chanteurs, ils occupent l’espace médiatique et culturel parfois pour le pire, parfois pour le meilleur.
Il y a ceux qui profitent de la notoriété de leurs géniteurs pour usurper leur talent, ceux qui parfois les dépassent en se faisant plus qu’un prénom (assez rares) et ceux qui se remettent difficilement de l’ombre tutélaire qui les a mis au monde.
Lisa Simone a failli appartenir à cette dernière catégorie. Pas simple d’être la fille de Nina, figure combattante et diva absoluta. Elle a emprunté bien des chemins de traverse et traqué bien des démons avant d’être rattrapée par le virus de la musique et de se lancer enfin.
À 52 ans, libre sans doute, elle sort son premier album , elle ose et elle fait bien. « All is Well » qui est le support du concert de ce soir, est un  album très personnel et bénéficiant des arrangements acoustiques particulièrement soignés du guitariste Sénégalais Hervé Samb. Le lien est ainsi fait entre ses musiques de prédilection (le jazz, la soul et la chanson populaire US) et ses compositions personnelles. Sa mère est présente partout, par instants légère, à d’autres plus prégnante, une ombre qui la porte à présent plus sûrement qu’elle ne l’écrase.
Sur scène Lisa Simone est une brindille brune, sportive et fort belle, avec le contact facile et un français délicieux avec lequel elle joue un peu.
Après le titre- phare de l’album et un hommage appuyé et peut être un tantinet larmoyant à sa mère intitulé «The child in me » elle s’installe véritablement son set avec le nerveux, tonique et puissant « Révolution » entourée de belle façon par  le guitariste Hervé Samb, aux solos rock d’enfer, le magistral bassiste américain Reggie Washington et Sonny Troupé, rythmicien guadeloupéen nourri de gwo ka, opérant  ainsi  de belles noces entre héritage africain et modernité universelle.
Et ce n’est pas à Nina Simone que l’on pense à ce moment là, mais plutôt à Aretha Franklin et à sa soul/funk du tonnerre de Zeus !
Il faut dire que la voix de Lisa est magnifique, ample, déliée, puissante. Une voix qui en jette, faite pour la soul, élevée aux accents du blues. Ca déménage, ça envoûte, ça ébouriffe…
Elle reprend  sans les singer deux belles chansons de sa mère ( dont le merveilleux Ain’t Got No, I’ve Got Life,) et même si résonnent encore dans nos oreilles, les belles versions de Nina , la voix si différente, si claire, si chaude de Lisa en propose une refonte plus qu’aimable et diablement enfiévrée.
Des belles ballades ( Autum leaves,  New world coming) ponctuent le set  et c’est sûrement dans ces moments là que je l’ai préféré, juste la voix, sans afféteries, sans maniérisme ( elle y a cédé parfois hélas)  avec une guitare légère et inspirée pour tout accompagnement.
Lisa Simone est une artiste sincère, généreuse et que l’on découvre épanouie, une artiste qui s’est jetée à corps perdu dans cette musique en héritage et qui s’y est trouvée.
Il lui suffira peut-être d’effacer quelques scories démagogiques ( faire chanter le public c’est bien, mais cinq fois c’est trop !), quelques travers narcissiques ( Lisa c’est moi !), quelques petites facilités vocales  pour s’installer dans le panthéon des grandes voix, de celles avec lesquelles on prend plaisir à passer du temps.
C’est de toute façon, plus qu’ « une fille de », une vraie chanteuse, une vraie présence, et comme dit une de ces compositions  «  my world » un monde qui vient de s’ouvrir.  On ne demande qu’à y rentrer.
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