Du pain et du jazz

par Philippe Desmond.

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Allez donc trouver une boulangerie un dimanche soir au mois d’août à Bordeaux ! Allez donc trouver un concert de jazz aussi ! Encore que le Molly Malone’s ait repris ses sessions de fin d’après-midi, je viens d’y passer un moment avec les Sophisticated Ladies déjà chroniquées sur ce blog.

Et bien à Action Jazz on a trouvé ! Un concert de jazz dans la boulangerie-pâtisserie Pomponette, rue Répond. Et si nous n’avons vu ni la chatte ni la femme du boulanger c’est avec plaisir que nous avons retrouvé la chanteuse Marie Carrié invitée par le trio du pianiste Jean-Marc Montaut. Yann Pénichou à la guitare et Nolwenn Leizour à la contrebasse ; curieusement personne aux baguettes… Jean-Marc habite le quartier et avec Guillaume son boulanger ils ont eu l’idée de créer cet événement dans ce lieu inhabituel pour un concert. Un lieu où les pains ne sont pas des fausses notes et où les fours créent des succès.

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Quand j’arrive le public est déjà sous le charme de Marie Carrié, la peau dorée comme un croissant, et toujours aussi juste au chant. Ce public pour la plupart il vient du voisinage. Sur la vitrine l’affiche du concert précisait d’ailleurs d’amener de quoi s’asseoir et certains y ont pensé ; tabourets et carrément les chaises du salon pour un petit groupe.

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Des passants, à pied ou à vélo, font une halte musicale qui pour beaucoup va s’avérer aussi gourmande. La boulangerie est en effet ouverte, du salé, du sucré et même quelques bulles bien fraîches servies dans des flûtes, en verre celle-ci.

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La scène est assez insolite que de voir une bonne trentaine de personnes, le visage souriant, visiblement heureuses, s’approprier ce coin de trottoir pour s’y inventer un moment de bonheur impromptu.Car en plus la qualité musicale est là. Si nous nous connaissons les musiciens et leur valeur, ce n’est pas le cas de la plupart des gens qui s’étonnent même de se voir offrir un tel récital.

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Un répertoire de standards bien sûr, très facile d’accès, allant d’Antonio Carlos Jobim à Duke Ellington en passant par Franck Sinatra. Jean-Marc Montaut au piano – électrique, pas à gaz – et Yann Pénichou à la guitare dialoguent ainsi avec Marie, Jean-Marc agrémentant parfois joliment son jeu en sifflant. Nolwenn appelée à la rescousse à peine une heure avent le concert, suite à un empêchement de Laurent Vanhée, fait plus qu’assurer et elle est ravie de cette nouvelle expérience.

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Le jour décroissant, c’est au light-show tricolore des feux de circulation que le concert se colore. Les gens sont restés, d’autres sont arrivés attirés par la musique, la soirée est encore chaude, adoucie par la musique. Un très joli moment, du pain béni.


			

Pink Turtle aux « Jeudis du Jazz » de Créon

par Philippe Desmond, photos : Philippe Desmond et Tony Hoorelbeck

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Nous voilà à la mi-octobre et donc les vacances (déjà diront certains, enfin diront d’autres) de Toussaint. Ainsi comme le veut la tradition – et oui c’est la septième saison – aujourd’hui est un des « Jeudis du Jazz » à Créon. Quatre rendez-vous annuels juste avant les vacances de Toussaint, de Noël, d’hiver et de printemps.

La formule a légèrement changé et désormais l’entrée est payante mais rien à voir avec les prix pratiqués à la Patinoire ou à Bercy, ici on ne vous demande que 5 € avec en plus l’assurance d’assister à un spectacle de qualité. Ce soir ça va donc être le cas, comme d’habitude.

L’organisation remarquable est toujours assurée par l’association Larural et ses bénévoles. Assiettes de tapas, pâtisseries maison, dégustation et vente de vin, bar, tout est fait pour passer un moment convivial et ce soir 230 personnes vont en profiter ; oui, plus de 200 personnes un jeudi soir à Créon pour écouter du jazz !

Au programme Pink Turtle ; ça faisait un moment que je poursuivais la tortue sans arriver à la rattraper car le projet m’intéressait beaucoup : interpréter, au vrai sens du terme, des standards, non pas de jazz – c’est d’un banal – mais de rock, de pop, de disco, de soul à la sauce swing et jazz. Le nom du groupe serait ainsi une référence à Pink Floyd et aux Turtles (« Happy Together »).

La formation en septet c’est une section rythmique girondine avec Jean-Marc Montaut au piano, Laurent Vanhée à la contrebasse et au sousaphone* et le local de l’étape Didier Ottaviani à la batterie ; trois soufflants – et chanteurs – parisiens, Pierre-Louis Cas au sax ténor à la flûte et à la clarinette, Julien Silvand à la trompette et Patrick Bacqueville au trombone ; une chanteuse à la voix claire et puissante, elle aussi parisienne mais surtout très gironde, June Milo. Tous excellents.

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Comme d’habitude en ce lieu –- le brouhaha convivial du repas s’arrête instantanément à l’arrivée sur scène des musiciens, précédée d’une présentation de la saison par Serge Moulinier, organisateur quand il n’est pas musicien. Toujours une belle écoute ici, ce n’est malheureusement pas partout le cas

Et là le jeu va commencer à chaque table, identifier le premier le titre joué car les arrangements d’une rare qualité – de Julien Silvand et Jean Marc Montaut – ne vont pas nous faciliter la tâche tant ils nous prennent souvent à contre-pied. Mais au-delà du quizz on va surtout se gaver de bonne musique.

Le premier titre est facile à trouver malgré son arrangement enjoué très swing, bien différent de la version originale, « Walk on the Wild Side » de Lou Reed. Le ton est donné, on va aller de surprises en surprises.

« Sweet dreams » de Eurythmics nous offre un scat plein d’humour – et de talent – de  Patrick Bacqueville .

Puis dans « Hotel California » après un début plein de finesse et une montée en puissance, les connaisseurs apprécient la reprise à la note près du long solo de guitare original par les trois cuivres, d’abord en solo puis en accord parfait.

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Tiens ça je connais, c’est quoi ? Ah oui « Get Lucky », Daft Punk mais façon Nat King Cole, enfin au début car très vite la trompette de l’excellent Julien Silvand nous entraîne dans l’univers un peu free de Miles Davis de la fin des 70’s, la rythmique s’en donnant à cœur joie.

On poursuit avec une version débridée de « Dirty Dancing » (le seul titre que je n’ai pas reconnu, pas mon truc mais les dames s’en sont chargé). Du swing, du swing !

Cette rythmique qui arrive, on la connait, c’est « All Blues » de Miles, mais ces paroles et cette mélodie n’est-ce pas « Satisfaction » des Stones ? Si bien sûr, June la chante avec douceur pendant que les cuivres attaquent du Lalo Schifrin, « Mannix » en l’occurrence, June glissant alors vers le « What’d I Say » de Ray Charles, pour revenir au thème initial. Une prouesse jubilatoire mais pas du tout artificielle, grâce à une écriture au rasoir. Ecriture mais aussi exécution, les musiciens sont remarquables, on connaissait bien sûr les Bordelais mais on découvre que les Parisiens savent aussi jouer du jazz !

Le« Smoke on the Water» est aussi enflammé que l’incendie de Montreux dont il parle, chanté à la Cab Calloway – avec les mêmes chaussures bicolores – par l’inénarrable Patrick Bacqueville. Du Deep Turtle.

Fin de premier set tonitruante avec « Everybody Needs Somebody To Love » des Blues Brothers avec une rythmique au taquet et des cuivres en fusion.

Après la pause, suivront « Wake me up » de Wham puis une version méconnaissable du tube de Barry White « You’re the First, the Last… », « Rehab » d’Amy Winehouse, le « Girl You Really Got Me Now » des Kinks transformé en ballade bluesy. Un festival !

Une rythmique jungle de big band introduit « Black Magic Woman » – non pas de Santana mais de Peter Green de Fleetwood Mac – qui va vite se transformer en cha-cha-cha des 50’s.

Même le « Hard Day’s Night » des sous-mariniers jaunes passe à la moulinette de la Tortue Rose, dans le style crooner cette fois.

Un coup de « Happy » à la sauce 30’s et voilà le final avec « Grease », June nous fait pousser des hou-hou-hou, ce qui dans mon cas, vu son charme et sa tenue vermillon de chaperon rouge, me transforme instantanément en Wolfie de Tex Avery ! Elle chante très bien au fait !

En rappel une version déconcertante du slow de compétition « Still Loving You » des hard-rockers allemands de Scorpions conclut l’affaire.

De la super musique, beaucoup d’humour et de finesse, sans pitrerie et finalement une forme de respect de ces compositions parfois usées à qui ils redonnent une nouvelle jeunesse grâce à un lifting pour le moins original, le tout dans une joie communicative. Du vrai jazz et du vrai Music Hall ! C’est roboratif me glisse un ami.

Comme tout cela a eu l’air facile et pourtant les trois-quarts des titres étaient nouveaux – bientôt un album –  et joués pour la première fois en public après une résidence de travail à Créon la semaine avant le concert. Ce travail pour nous public reste dans l’ombre alors qu’il est immense pour arriver à un tel niveau de qualité. Comment répètent-ils, les uns à Bordeaux, les autres à Paris ? Et bien tantôt ici, tantôt là-bas, le TGV faisant le reste et souvent dès 6 heures du matin à la gare Saint-Jean. Etre musicien est certes une passion mais c’est aussi un métier difficile et exigeant, du moins pour les vrais pros comme ceux qui nous ont régalés ce soir. Pensez-y quand vous allez en écouter de bons, ils méritent le respect.

* ou soubassophone

 

 

 

www.pinkturtle.fr/

www.larural.fr/

 

Jean-Marc MONTAUT Quartet chronique de DRIVE-IN

Par Dom Imonk

Parue le 01 mai 2014 dans la Gazette Bleue n° 4

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Cinéma et musique ont souvent fait bon ménage, dans bien des styles, et le jazz ne s’est jamais privé d’y mettre son grain de sel. Même si l’inverse est vrai, le cinéma a pu dans bien des cas révéler et faire aimer des musiques à ses spectateurs assidus. C’est un peu ce qui est arrivé à Jean-Marc Montaut qui raconte que, tout jeune, même s’il avait certes vécu quelque frayeur en voyant la bande annonce du « Casse » d’Henri Verneuil, révélant la fameuse scène finale du silo à grain, il eut le coup de foudre pour la bande originale de ce film signée Ennio Morricone. Elle ne le quitta plus, et il fut alors irrésistiblement attiré vers d’autres musiques de films telles celles des John Barry, Vladimir Cosma et autres François de Roubaix.
Aujourd’hui on prend bien la mesure de cette passion avec la sortie de « Drive-In », le tout nouveau disque du Jean-Marc Montaut Quartet.
Douze morceaux aux rythmes très variés, mus par un souffle jazz moderne et de haute volée, nous emmènent avec tact et prestance, au cœur d’un cinéma qu’on aime et qui s’en trouve réécrit. Ainsi l’on vogue avec bonheur de « Chan’s Song » (Herbie Hancock – « Autour de Minuit »), assorti d’un extrait bien venu de la voix de Dexter Gordon, aux « Valseuses » (Stéphane Grappelli), et là c’est la voix furtive de Gérard Depardieu qui fend le temps, en passant bien sûr par « Le Casse » (Ennio Morricone), par quelques exquises compositions du méconnu Vladimir Cosma (« Salut l’artiste », « Le bal des casse pieds », « Nous irons tous au paradis »), sans oublier la « patte » américaine de Henry Mancini (« Charade », « Two for the road « ), ni le très émouvant « Vieux fusil » (François de Roubaix), alors que le grand Michel Legrand nous ravit d’une « La chanson de Delphine à Lancien » (« Les demoiselles de Rochefort ») et que « Mo’ better blues » (Bill Lee) et « Cucurrucucu Paloma » ( Tomas Méndez Soza – « Parle avec elle ») achèvent de nous convaincre de l’urgence de se procurer pareil album.
Le quartet est soudé et très efficace dans la relecture de ces morceaux qui, entre ses mains, vivent comme de véritables standards. Les musiciens se les réapproprient, sans pour autant les dénaturer, en les rendant comme neufs et définitivement intemporels. Il faut souligner la belle expérience de ces musiciens. En effet, Jean-Marc Montaut (Piano, Fender Rhodes), Laurent Vanhée (Contrebasse), Dave Blenkhorn (Guitare) et Guillaume Nouaux (Batterie) ont chacun participé à nombre de projets en France et à l’étranger. C’est forts d’avoir vécu de multiples scénarios musicaux qu’ils se sont retrouvés là pour jouer ce film « Drive-In » avec classe et cette aisance naturelle qui ressort à chaque coin d’accord. Vous pouvez les croire sur parole, ce « Drive-In », ce n’est pas du cinéma, ou plutôt si, mais du très bon ! Ce disque, il vous le faut !

Par Dom Imonk

 L’album est actuellement disponible sur demande en écrivant à : jmm@artisticprod.com