Kyle Eastwood sur la route du Rocher

par Philippe Desmond, photos David Bert.

Le Rocher de Palmer 650 , samedi 18 mars 2017.

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Presque dans la même semaine me voilà amené à assister à deux concerts de jazz avec des affiches du type de celles qui parlent au public, celles qui remplissent les salles – ici la 650 complète les deux fois – celles où le nom de l’artiste attire parfois plus de monde que sa musique, les amateurs que l’on rencontre partout tout au long de l’année et les autres, les curieux, les qui regardent la télé, les qui vont au ciné ou tout ça à la fois. Manu Katché la semaine dernière, Kyle Eastwood ce soir. Après un honnête concert déjà oublié en huit jours, qu’allait-il en être ce soir ?

Patrick Duval nous accueille en revenant sur la polémique FIP et les menaces de suppression des antennes locales et de leurs précieuses annonces de concerts ou d’événements locaux invitant le public à signer la pétition (voir lien en fin d’article, signez ! ) et à soutenir les salariés.

Kyle arrive le premier sur scène, beau gabarit, physique qui ne laisse pas indifférent, preuve en est faite avec mes voisines très partagées, ayant à son sujet un avis contraire catégorique. Il va jouer en quintet avec cinq musiciens très classe, Anglais et Australien, Andrew Mc Cormack au piano, Quentin Collins à la trompette et au bugle, Brandon Allen aux sax ténor et soprano, Chris Higginbottom à la batterie. Lui commence avec une contrebasse « en mini-jupe » à caisse réduite – plus commode pour voyager me dira t-il – une basse électrique 5 cordes attendant son heure.

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Groove et swing en apéritif avec « Prosecco Smile » sur un tempo très dynamique. On sent déjà que ça joue très bien, on ne se trompe pas, la suite le confirmera. « Big Noise » rappelle les 40’s, commencé en sifflant par Kyle, encore sur un tempo d’enfer et un festival aux balais de Chris en duel avec la contrebasse, avant que d’autres joutes entre trompette et sax notamment ne viennent éclairer ce titre bien plaisant et enjoué. Enchaînement fondu sur le très hard bop « Bullet Train » ponctué d’un « waouw » par un Kyle Eastwood tout essoufflé. Mes amis si ça joue bien !

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Pas facile de se faire un prénom dit-on et bien le concernant c’est fait, certes dans une autre spécialité que son père, il est un remarquable contrebassiste et un excellent bassiste dans un répertoire fusion. Certains vont dire ça y est on ne peut pas faire un article sur Kyle sans dire qu’il est le « fils de » ; alors je précise que c’est lui qui en a parlé le premier en jouant en duo avec le piano « le thème du film de mon père, Lettres d’Iwo Jima » ; je ne me serais pas permis sinon.

En attendant arrive la longue suite « Marrakech » introduite à l’archer et aux percussions avant que le quintet au complet, Kyle prenant sa basse électrique, ne se lance dans une progressive montée débutée calmement avec des bruitages du pianiste les mains dans le moteur de son superbe Steinway et définitivement magnifiée par un chorus de soprano, Chris Higginbottom montrant l’étendue de son immense talent dans un registre plus fusion. Le titre s’achève dans une explosion générale lancée par un chorus de piano d’une rare violence ; splendide !

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« Dolphin Dance » d’Herbie Hancock ensuite, Quentin Colins y faisant apprécier le grain velouté de son bugle pour la plus grande joie d’une amie musicienne dont c’est le thème préféré entre tous et qui n’arrivait plus à quitter son siège du premier rang à la fin du concert, assommée de bonheur.

Hommage à un autre pianiste, Horace Silver, avec « Peace of Silver » et un solo de piano, véritable concerto, Kyle Eastwood juste à côté y prenant un plaisir manifeste.

Un « dernier » titre plein d’énergie, un cocktail de Brésil d’Afrique avec un peu de jazz -tu parles ! – nous explique Kyle, un morceau bourré d’énergie mais toujours de finesse comme tout le long de ce concert qui passe de la puissance presque d’un big band à des climats légers et sensibles avec une élégance que je n’avais pas rencontrée depuis longtemps.

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Quel concert, riche, varié,  brillant,  le public ne s’y trompe pas et va exiger très bruyamment deux rappels !

Kyle se devait de rendre hommage à un de ses prestigieux collègues, Charlie Mingus et son très hard « Boogie Stop Shuffle » ; des frissons me parcourent le dos, c’est terrible ce qui se passe sur scène, ça éclabousse de partout avec cette formation très mobile passant dans un même titre du quintet au trio et réciproquement avec une réelle liberté.

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Le second rappel accordé par le groupe, avant que le Rocher ne finisse par s’écrouler sous les vivas, va nous mettre une petite musique en tête pour la nuit, la simplissime mélodie de « The Promise » ; une friandise pour rentrer chez nous après ce moment exceptionnel de jazz.

La chance ensuite pour tous de rencontrer au comptoir de vente et de dédicace des CD tous les musiciens, décontractés, disponibles et aimables, un verre de bordeaux rouge à la main, Kyle me confirmant qu’il avait beaucoup de plaisir de jouer au festival de Saint-Emilion cet été (en trio avec Bireli Lagrène et Jean-Luc Ponty) pour y déguster la spécialité locale.

Le lendemain dimanche, dans la 650, projection de Gran Torino le film de Clint Eastwood , vous savez le vieux père de Kyle, le grand jazzman.

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La métamorphose des Grands-Mères …

Par Annie Robert, Photos : Thierry Dubuc

Chroniques Marciennes  # 7
Marciac 5 Août  2016

La métamorphose des Grand-Mères…

Kyle Eastwood Quintet  /  Avishai Cohen Trio

Que savons-nous de la contrebasse ? Instrument imposant de fond de scène, timide malgré ses larges formes, en charge du rythme avec son alter ego la batterie, elle fait partie de ceux qui se sacrifient dans la joie, dont on remarque l’absence mais pas toujours la présence. Une discrète qui se laisse ignorer…
Ce soir pourtant, les Grands-Mères comme on les surnomme, sont à l’honneur et ce sont deux contrebassistes leaders de groupe qui vont se succéder sur la scène d’un chapiteau bourré à craquer et nous en faire découvrir des possibilités roboratives.
Kyle Eastwood  et son quintet d’abord dans lequel il alternera contrebasse et basse électrique. Il est ce soir accompagné de ses quatre mousquetaires: Andrew McCormack, au piano agile et fougueux, Quentin Collins à la trompette claire et déliée, Brandon Allen qui sait chercher la note qui fait mal au saxophone  et Chris Higginbottom, à la batterie pour un soutien que l’on pourrait souhaiter par instant plus léger. .

Kyle Eastwood

Kyle Eastwood

En trio, en duo ou au complet, alternant standards aimés, compositions personnelles ou musiques de film revisitées, le set se présente comme autant de petites fenêtres ouvertes sur le monde du jazz. Les atmosphères sont diverses et colorées : hommage au groove d’Horace Silver, sons des jazz clubs des années 50, latin jazz. Le schéma est classique et le style également. La prise de risque est, on peut le regretter, minime mais la sincérité et la fougue toujours présentes emportent l’adhésion. «  Marrakech » morceau dans lequel Kyle Eastwood propose un moment d’atmosphère personnel et intime où la contrebasse se fait oud, est peut-être la voie qu’il lui faudra se résoudre à explorer.

Stefano Di Battista

Stefano Di Battista

Stefano  Di Battista rejoint le groupe au milieu du set et y glisse avec facilité ses improvisations lyriques et construites et un son ample d’une grave beauté, qu’il soit au soprano ou au ténor. Un doux moment de grâce avec le thème de « Cinema paradisio » d’Ennio Morricone suspend la salle, une fin tonitruante des soufflants dans un groove échevelé et un morceau dédié à Marciac réjouissent les spectateurs et on se quitte après deux rappels enlevés.
Grand-mère a commencé sa cure de jouvence dans la joie et la belle ouvrage.

Et ce n’est pas fini… Elle va sacrément prendre un coup de jeunesse la grand-mère, avec l’arrivée du Avishai Cohen Trio !!
La contrebasse va changer d’âme. Elle percute, frappe du bois et  de l’archet, se pavane ou se plaint. Elle va devenir une jeune fille au balcon, une adolescente qui danse sur les braises ou sur la lande, une compagne des oiseaux du Sud. La demoiselle parée de ses atours se prépare au voyage ou à la noce, elle relève ses jupons pour sauter les ruisseaux. Elle est gaie et unique.
Le trio impulse des ruptures de couleur et d’intensité permanentes, une structure solide et toute en finesse des compos. La contrebasse prend souvent le chant (et le champ également !) et le piano se résout au soutien. La recherche mélodique est constante. Les trois musiciens dont la complicité, la complémentarité sautent aux oreilles, se passent le thème, se le volent, se le tordent et se le reprennent.

Avishaï Cohen

Avishaï Cohen

Omri Mor au piano est bluffant de qualité et  Noam David à la batterie, souple, sans esbroufe mais puissant. Quant à Avishai Cohen, il  va chercher dans le tréfonds de son « amoureuse »  du bois frappé, des cordes d’attaches, des glissés et des slaps. Du rarement vu et de l’émotion au bout des doigts.
Avec des accents andalous ou yddishs, la contrebasse se fait lyre ou sitar et on plonge dans le folklore sans jamais lâcher le groove.
Les appuis entre le trio sont permanents, on ne sait pas qui suit l’autre et qui le précède, dans des échanges qui sont la marque d’un vrai travail de groupe et qui nous propulsent haut.

Grande-mère nous enlace et nous redevenons petits-enfants pour un « Child is born »   plein de câlins et de sommeils embrumés. Elle nous entraîne sur les rivages de la Méditerranée et nous redevenons auditeurs de contes enfuis.
Le chapiteau laisse éclater sa joie et sa reconnaissance pour un tel moment que l’on sent unique.
Un premier rappel avec des solos de folie .Un deuxième  rappel qui resserre encore l’émotion lorsqu’Avishai Cohen se met à chanter en espagnol « Alfonsina vestida de mar » une chanson de son enfance, de celles qu’on se fredonne pour bercer les chagrins ou accueillir le marchand de sable. Les yeux commencent à piquer et la fatigue n’y est pour rien.
La salle ne veut pas lâcher, pas question que le groupe s’en aille déjà. On s’incline sur un « besame mucho » réinventé. Un quatrième rappel suivra pour une salsa pleine d’allant et de contre-pieds. Encore, encore…
Au cinquième rappel, les yeux piquent définitivement lorsqu’il entonne seul avec sa contrebasse un «  Sometimes I feel like a motherless child » en un puissant et mélancolique cadeau d’adieu…

Avishaï Cohen Trio

Avishaï Cohen Trio

Ce soir, Grand-Mère  a chaussé ses ballerines, enfilé son habit de fête et s’en est allée  au bal comme une princesse des mille et une nuits, une fée des  bois.
Une métamorphose inoubliable.

 

Il était une fois …

Par Annie Robert, photos : Thierry Dubuc

Kyle Eastwood

Kyle Eastwood

                                           Entrepôt du Haillan  3/11/2015

Il était une fois…
Ménagères de plus de cinquante ans, jouvencelles en baskets roses, pétroleuses décomplexées, déçues du courrier du cœur, abonnées aux sites de rencontres, ou simples célibataires romantiques, j’ai pour vous une bonne et une mauvaise nouvelle ( les gars vous pouvez écouter aussi…) .
La bonne nouvelle, c’est que j’ai enfin croisé la route du prince charmant (oui,oui!) en la personne de Kyle Eastwood.
Raffiné, élégant, décontracté, propre sur lui, une allure de mannequin suédois, ce quadra a vraiment tout pour séduire …un modèle de gendre idéal.
Mauvaise nouvelle… ce prince charmant est musicien !
Pas si grave que cela me direz-vous. Mais si, mais si. Car Kyle Eastwood ne joue pas de la flûte, de la mandoline ou du luth sous les balcons, il ne fait pas dans la romance à sirop, dans la balade au clair de lune, il n’est pas soliste classique à l’air pénétré et à la chevelure soyeuse, agité de grandes inspirations.  Il joue du jazz (!)  vous savez, cette musique de dingues, à la fois simple et complexe, raffinée et brutale, intellectuelle et animale, un vrai paradoxe à elle toute seule… Et en plus il en joue plutôt bien.
Kyle Eastwood est un artiste et un créatif. Le prince charmant n’est donc pas une potiche à la Ken et Barbie, tout fout le camp je vous jure… je n’en crois pas mon recueil de contes de fées !!

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Il était quand même une fois … un jeune garçon que son  comédien de père, passionné de jazz, entraînait à sa suite aux concerts de Duke Ellington, Count Basie et Miles Davis. Pas trop mal comme héritage musical et comme  enfance difficile.
Tâtant au début du piano, rêvant de batterie, c’est à la contrebasse, instrument difficile, qu’il se forme. Il dit adieu à l’ombre un peu distanciée de papa Clint pour mener sa trace dans le monde du jazz. Il explore discrètement différents registres, collabore avec de grands maîtres, tâte de la musique de film, de la pop et s’ouvre à tous les registres.
Il est ce soir accompagné de quatre mousquetaires affûtés : Andrew McCormack, au piano agile et fougueux comme un cheval des steppes, Quentin Collins à la trompette claire et déliée, Brandon Allen qui sait chercher la note qui fait mal au saxophone  et Chris Higginbottom, à la batterie pour un soutien sans pesanteur.
En trio, en duo ou au complet, alternant standards aimés, compositions personnelles ou musiques de film revisitées, le set se présente comme autant de petites fenêtres ouvertes sur le monde du jazz :le cadran de l’horloge , un « Time Pieces » en forme de panorama. Les atmosphères sont diverses et fortes: hommage au groove d’Horace Silver, sons des jazz clubs des années 50, latin jazz ou balade d’Herbie Hancock mais elles sont  toujours lyriques, harmonieuses et peaufinées. Le groupe se jette dedans avec un parti pris de rythme, d’esthétique, d’énergie et de plaisir qui emporte l’adhésion et fait vibrer la salle.
L’ensemble est d’une facture plutôt classique, sans grosses prises de risques, mais peu importe. La fougue, l’élégance et la générosité sont là, c’est bourré de vitalité et l’amour pour ce jazz qui a rempli et construit sa vie, se perçoit à chaque instant. La belle introspection  musicale que voilà !
Kyle Eastwood est un contrebassiste fidèle à ses maîtres, révérencieux et sincère et c’est un musicien talentueux, avec des solos colorés et inventifs. D’ailleurs, pour moi, le plus beau moment du concert a peut-être été cette compo magnifique intitulée « Marrakech », commencée au violoncelle à l’archet où l’instrument se fait Oud, d’une grande délicatesse où l’on entrevoit l’étendue et la profondeur de son univers personnel.
Après ce disque hommage à ses amours jazzistiques, ce « Time Pieces » on attend avec impatience cette nouvelle voie exploratoire et l’on pressent qu’elle sera  bien intéressante.

Comme quoi, les contes de fée ne sont pas toujours cruels, et ne finissent pas toujours mal… Et c’est très bien. Longue vie musicale au Prince Charmant !!

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