David ENHCO – Chronique de « Layers »

Par Dom Imonk

Parue le 01 novembre 2014 dans la Gazette Bleue N° 7

DAVID ENHCO LAYERS

David Enhco est un musicien qui ne chôme pas. A peine plus d’un an après la sortie de La Horde, qui avait beaucoup plu, et malgré un emploi du temps très chargé, le voici de retour avec Layers, son deuxième album. Le jeune trompettiste a réuni les mêmes musiciens, personne ne s’en plaindra, et l’on retrouve donc à ses côtés Roberto Negro (piano), Florent Nisse (contrebasse) et Gautier Garrigue (batterie).
L’album est le premier à sortir sur le nouveau label « Nome », créé par tous ces musiciens, ainsi que par Adrien et Maxime Sanchez.
Ce qui frappe à première écoute, c’est la grande variété des compositions, qui campent un jazz moderne et curieux de tout. Le concept est différent de La Horde. On est invité à écouter des « nouvelles » jazz, formant chacune de micro scénarios qui défilent vite. On dirait une sorte de kaléidoscope, ou de petit film musical. Une vraie fraîcheur se dégage de tous ces morceaux, mais rien n’est laissé au hasard, et la formation classique de David Enhco se retrouve dans l’écriture et dans son jeu magnifique. La précision et la qualité des interventions de chacun fait socle à l’envolée des mélodies, qui s’échappent ainsi vers une sorte de liberté.
Ce groupe est aussi celui du partage et c’est ce qui le renforce. Ces quatre individualités ne font qu’une et chacun prend part, à sa façon, à l’écriture de l’album. Florent Nisse signe trois compositions. L’enjoué et bien cadencé « Keep it simple », assis sur une rythmique des plus empressée, le mystérieux « Oiseau de Parhélie », où le romantisme du piano fait écrin au lyrisme « wheelerien » du trompettiste, et un très beau « Tranquille », d’où s’échappent d’amples phrases illuminées de trompette et de piano. La sensibilité oblique de Roberto Negro, teinté d’un soupçon de libertaire, se retrouve dans le quasi fellinien « Chanson un » et surtout dans un « Rude and Gentle » à tirer des larmes. David Enhco signe toutes les autres compositions, dont, à la façon d’un Minuteman du jazz, ces adorables miniatures que sont les intro de « In waves » et « Sequences », ainsi que « Childhood memories », « Interlude » et le poignant « Épilogue » qui clôt l’album. Pour le reste, comment ne pas être séduit par l’émotion pure qui anime la montée en puissance de « Layers », puis son envol ? On ressent aussi cela avec « Sequences ». Quant’ à « In waves », il porte bien son nom, fraîcheur, embruns qui vous fouettent le visage et vagues puissantes.
La seule reprise de l’album est « Nancy with a laughing face » de Jimmy Vanheusen. Touchant petit film sonore couleur sépia, où le trompettiste marche avec nostalgie sur les traces d’un Chet Baker, simplement accompagné du sobre et profond walking de la contrebasse.
On ressort impressionné par la qualité de jeu de tous ces musiciens. Ils possèdent tous une grande maturité et cette cohésion qui forcent au respect.
Une mention spéciale est à accorder à Gautier Garrigue qui est le batteur idéal à ce genre de session. La valeur n’attend pas le nombre des années et, malgré son jeune âge, il possède déjà tout ! Finesse de jeu, scintillement délicat des cymbales, percussions plus insistantes sur les peaux, quand il le faut, et la science des silences…
Avec la curiosité de la jeunesse, ils assimilent tous les courants qui leur permettent de passer outre les chapelles. Leur verbe neuf est vital au jazz du présent, pour que s’écrive celui de demain.
Au final, Layers est un album sans détour, brillant, bien construit et gorgé de poésie. On en ressort captivé. Il est mature et solide comme les strates de sédiments sonores qui le composent. Les belles fleurs qui se nourrissent de sa terre, figurent la délicieuse créativité qui s’en dégage, et qui ne s’arrêtera pas là.

Dom Imonk

http://www.davidenhco.com/

NOME 001 / L’Autre Distribution

Florent NISSE – Chronique de « Aux Mages »

Par Dom Imonk

Parue le 01 novembre 2014 dans la Gazette Bleue N° 7

FLORENT NISSE AUX MAGES

Dès les premières notes de « Eternal Thursday », l’écoute de ce premier disque du contrebassiste Florent Nisse procure le même plaisir qu’une virée d’automne, entre de grands arbres aux feuilles dorées, d’un côté du chemin, et de l’autre, des vignes à perte de vue, et quelques silhouettes qui s’affairent à en cueillir les fruits. Le ciel bleu est vaste, à peine zébré de quelques nuages blancs, et le soleil si doux.
On apprend que ce disque, au titre jeu de mot, est un hommage à trois grands artistes, acteurs d’un jazz multiple, parmi les plus novateurs. Paul Motian pour les scintillements de batterie qui peuplaient d’étoiles les cieux ravis, Charlie Haden qui faisait sonner sa contrebasse comme chante l’arbre et Bill Frisell, archéologue futuriste du folk des grands espaces.

La carrière de Florent Nisse a pour socle une solide formation, qui s’est enrichie de multiples expériences (Avec notamment Thomas et David Enhco, Fred Borey, Didier Lockwood, Michel Portal et beaucoup d’autres…). Son jeu est beau et profond. Il a cette générosité, cette parcimonie contrôlée, cette omniprésence du son du bois, qui le placent dans l’esprit de Charlie Haden. Écoutez son superbe chorus sur « Image F ». Il est entouré d’amis avec lesquels il est en totale communion. Maxime Sanchez dont le jeu savant de piano inocule un peu partout, par de très beaux accords et chorus, un subtil romantisme aux espaces laissés vacants, et Gautier Garrigue qui nous épate par un jeu de batterie élégant, et cette maturité neuve qui sait allier avec mesure percussions de cymbales et de fûts, aux silences furtifs laissés à notre initiative. Les musiciens « invités » font corps, ils ne sont jamais extérieurs et se mêlent au discours de ce très beau quintet. Chris Cheek apporte une part de l’expérience qu’il a acquise auprès de grands aînés, dont bien sur Paul Motian. Son phrasé se bonifie avec le temps. Son sax ténor dit des phrases qui marquent, mais il n’est jamais trop bavard. Il plonge la couleur d’ensemble dans des teintes plutôt nostalgiques, dont ressort par moment un délicieux parfum suranné (« A way away »). Jakob Bro est un guitariste de tout premier plan. Ses parties de guitare sont variées et magnifiques. Mais l’on y succombe tout particulièrement quand elles forment faisceaux de strates électriques, greffées au plus profond de certains morceaux comme par exemple les somptueux « H Code » et « Image F ». Cela nous rappelle les envols au son de fer acidulé d’un certain Bill Frisell, avec lequel il a déjà joué.

Toutes les compositions sont liées par ce fil de beauté grave qui ouvre de grands espaces, dans des climats changeants. Il s’agit d’un jazz d’aujourd’hui, ouvert et d’inspiration multiple. Il possède cette grâce naturelle et un langage universel qui rend son message accessible bien au-delà des cercles purement « jazz ». Difficile d’en ressortir un morceau favori ! Quoique que « Ombre et brouillard », « Rêve normal », « Image F »… mais il y en a bien d’autres ! Outre le titre de l’album, on aime aussi ce jeu de mots : « Des lits d’initiés ». Maxime Sanchez a composé « A la pluie », « Intrépide » et « Image F » et Florent Nisse les sept autres morceaux.

Qualité des compositions, ouverture, harmonie, précision du son, interprétation de très haut niveau. Tout fait de ce disque une grande réussite, que l’on écoutera encore et encore, bien après l’arrivée des Rois Mages !

Enfin, il faut saluer la création du nouveau label indépendant « Nome », distribué par l’Autre distribution, sur lequel sort ce disque. Signalons que « Nome » a été créé par David Enhco, Florent Nisse, Adrien Sanchez, Maxime Sanchez, Roberto Negro et Gautier Garrigue.

Dom Imonk

www.florentnisse.com

NOME 002 / L’Autre Distribution