Popa rescucite le blues de Jimi

par Philippe Desmond, photos David Bert.

Le Rocher de Palmer 1200, jeudi 2 février 2017.

Ce blog parle de jazz, ses lecteurs aiment le jazz mais avouez-le, vous n’avez pas écouté que ça dans votre vie ? Même les plus mûrs d’entre nous ont été jeunes, peut-être portaient-ils les cheveux longs et des pattes d’eph…suivez mon regard dans le miroir. Et ils ont dû écouter ou au moins entendre Jimi Hendrix. C’est mon cas et même encore régulièrement. Alors ce soir c’est direction Le Rocher de Palmer, comme souvent, pas pour du jazz mais un de ses parents, du bon gros blues électrique. Popa Chubby « plays Jimi » annonce l’affiche, belle accroche car je rencontre un ami qui ne le connaît pas mais a flashé sur le « plays Jimi ». Il doit y en avoir d’autres.

Le public est nombreux, la 1200 est pleine, beaucoup de crânes chauves, de cheveux gris comme pour les concerts de jazz mais aussi leurs enfants ou petits enfants comme rarement pour les concerts de jazz…

Voilà Popa, look d’Hells Angels avec des kilos, des poils gris et certainement des tatouages en plus par rapport à sa dernière venue (il vient à Bordeaux assez régulièrement) ; il a vraiment du mal à marcher son poids ayant depuis longtemps explosé un quintal, voire deux. Il va d’ailleurs jouer assis sur un tabouret ; bon matériel, très solide. Dans un autre gabarit ça me rappelle un des derniers concerts de Johnny Winter, ici-même, se faisant quasiment porter sur scène pour ensuite nous faire une éblouissante démo avec sa stratocaster blanche.

Rejoignent Popa Chubby un bassiste sorti direct de la fin des 60’s et un batteur. Le combo de base, guitare, basse, batterie, pas de fioritures. Tiens tiens le premier porte un t-shirt avec « Festival de Jazz de Madrid » et le second avec « New Orleans Louisiana » ; on est donc avec des potes.

Direct « Hey Joe », une version strato-caster-sphérique, un quart d’heure. Popa nous fait d’entrée la totale, d’un bout à l’autre du manche. La batterie prend très cher, à froid ça doit laisser des traces, la basse vrombit comme un gros V8 américain. Gros gros son ! A la limite on aurait pu partir à la fin du titre, un bouquet initial valant un bouquet final. On va se régaler ! Popa n’a pas de retour, pas la peine il est devant un muret d’amplis Marshall et Fender, à mon avis il doit s’entendre. Quant au batteur je me demande s’il avait besoin d’être amplifié tant il tape fort, jouissif.

Tiens un riff très connu, pas du Jimi mais il paraît qu’il le jouait : « Sunshine of your Love » de Cream ; pas du jazz par contre des impros de guitare dans tous les sens, mais pas des concours de vitesse ou de moulinet, avec des nuances ; et oui le gros Popa sait très bien le faire. Trois accords de strato légendaires annoncent « The Winds Cries Mary », belle version assez libre. On repart chez les Gypsys avec « Who Knows » et son riff caractéristique sur une basse monstrueuse. « Foxy Lady » et le blues monumental que constitue « Red House », la rythmique bien épaisse mais la guitare mélodique et agile. Les amis j’ai 16 ans, je me revois achetant le « In The West » un de mes premiers 33 tours ; on ne disait pas encore vinyle.

Petite pause méritée des deux sidemen qui viennent de bûcheronner durant une heure et Popa en solo nous fait une surprise pleine d’émotion avec une magnifique version d’ « Alléluia » de Leonard Cohen. Et à l’invite du guitariste les vieux rockers de la salle, parents et alliés se mettent ainsi à chanter comme des enfants de chœur à la messe ; touchant. La vieille strato – dont personne ne voudrait, pas même à Easy Cash, sonne clair, capable aussi de jouer des ballades. Une compo du dernier album puis « Third Stone for the Sun » et pour finir un tonitruant medley de « Wild Thing » et « Purple Haze ». C’est fini, j’ôte mes bouchons d’oreilles, Popa se lève, les bras vers le ciel, s’approche du bord de la scène vers la foule en délire ; non Popa ne saute pas dans le public, pitié !

Un concert comme ça de temps en temps ça vous fait un bien, pouvez pas savoir. Un truc simple, carré.

Deux minutes après dans le hall notre Popa, doux comme un agneau, dédicace CD et affiches, se livrant avec bonhomie à la corvée des selfies. Mais dis donc Theodore Horowitz dit Popa, faudrait peut-être se mettre au régime, on a envie de te revoir en bonne santé !

Emile Parisien 5tet feat.Joachim Kühn Rocher 27/01/17

Par Annie Robert, photo Rocher de Palmer

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Sfumato ! Imaginez-vous au bord de la falaise d’Etretat, assis les pieds pendants dans le vide. D’un côté, l’horizon large sur la mer, le petit creux à l’estomac dû à la profondeur de l’abîme blanc de craie tout en bas ; de l’autre, le moelleux de l’herbe verte sous les fesses et la certitude du sol bien solide …Une balance entre le vertige et le bien-être. Se faire peur mais pas totalement, avec sérénité mais se faire peur quand même et en prendre plein les yeux…
C’est le propos du concert de ce soir….L’effet sfumato … Du flou qui fait tourner la tête, de l’incertitude apprivoisée, du péril tenu à peine au loin mais du plaisir aussi, du vaporeux et du sensuel.
En peinture, la technique est bien connue et pratiquée par les peintres de la Renaissance, elle permet de suggérer, d’éclairer différemment, d’embarquer dans l’ailleurs… une brume légère qui appelle le mystère, (la Joconde par exemple…). C’est profond et enveloppant, intrigant et familier.
Emile «  Leonard » Parisien s’est retrouvé dans cette approche-là, en réunissant ce quintet. Le concert de ce soir nous entraîne donc dans les vaporeuses volutes de l’abîme tout proche, dans le sfumato, les jambes gigotant dans le vide.
Saxophoniste soprano, à la gestuelle en déséquilibre si caractéristique, au jeu fougueux qui aime bousculer les limites, il est un amoureux de la rencontre. Rien ne lui fait vraiment peur à ce garçon. Depuis plus de dix ans, il n’a jamais cessé d’explorer de nouveaux territoires musicaux, de se frotter au travail des autres. On l’a écouté avec Dave Liebman, avec Daniel Humair, avec Michel Portal, avec son complice Vincent Peirani. Aujourd’hui c’est avec  Joachim Kühn qui fut l’un des rares pianistes à jouer avec Ornette Coleman, une des références du jazz allemand, que s’est entamée la belle collaboration  qui nous permet de découvrir ce CD, ce «  Sfumato » si délicat, si bousculant et si vertigineux. Autour de ces deux fous de free, de ces deux générations, voici trois voltigeurs, trois snipers de première qualité qui les accompagnent: Manu Codja à la guitare pleine de rock et de blues mêlés, Simon Tailleu au son charnu, au bois délicat et à la permanence subtile, et Mario Costa pour une batterie inventive et au cordeau.
Un « Préambule » en clin d’œil  entame le concert. Des grincements, une tonalité orientale, c’est une petite danse douce où chacun avance sa partition. On se laisse emplir de ce jazz de funambule. Le sol se dérobe un peu sous nos pas, ou nous fait rebondir comme des baudruches… l’effet Sfumato se répand !!
Dans « Missing a page » une composition de Joachim Kühn, la virtuosité du piano, ses frappés saccadés, son énergie furieuse nous tirent sur les pentes de l’inconnu mais sans lâcher un instant l’harmonie et la rigueur.. Les ruptures de rythme, les riffs de guitare et le jeu à trois se succèdent. C’est aussi ce qui est étonnant dans ce quartet, leur capacité à improviser librement, follement mais avec un placement impeccable qui ne se dément jamais.
« Transmitting »  nous offre ensuite une intro de contrebasse déliée et nostalgique, avec le soutien progressif d’une guitare souple et d’un piano presque classique. Le vent souffle dans  les cheveux. L’expressivité est de mise. Le récit entre en scène et il va se prolonger de façon très nette avec le meilleur morceau du concert sans doute, «  le clown tueur de la fête foraine » où se succéderont les éclairages de foire triste façon musette, les lueurs froides des néons, les coins sombres pour se terminer dans une inquiétante poursuite à la guitare avec des frissons plein l’échine.
Avec « Balladibiza. »  c’est un léger solo introductif avec du souffle plein les joues  qui va cheminant, de la plainte de la guitare hendrixienne aux accords martelés mais légers du piano. « Arôme de l’air » de Joachim Khün s’engage dans l’intranquillité et l’urgence. Les vagues cognent, le vent cingle, mais l’odeur de l’herbe fraîche vous trousse le col. Emile saute sur place, écrase les galets sous ses pieds.
Avec « Poulp » on change de monde, en plongeant le regard dans la mer. Des sons claqués, des rythmes ondulants  annoncent  un riff syncopé, qui, à chaque reprise propulse les solistes vers d’autres voies, le piano effréné, la contrebasse palpitée, le soprano voilé, la batterie enroulée avant le final endiablé. Une atmosphère à briser les icebergs.
La soirée, après deux rappels se conclura avec « Paganini » un morceau façon valse qui nous laisse reprendre pied sans reprendre notre souffle.
Allez zou, il faut rentrer, quitter la falaise, le lointain et rejoindre  la maison.
Chapeau bas, Monsieur Parisien, Monsieur Kühn, et leurs compères, chapeau bas vraiment. !
Les paysages furent beaux et Sfumato nous fûmes… !!

Par Annie Robert, photo Rocher de Palmer

« Body and Blues » – Eric Séva en résidence au Rocher.

par Philippe Desmond, photos Philippe Marzat.

Mardi 10 janvier 2017, Rocher de Palmer

« Pourquoi vous aimez la musique ? » Drôle de question, vaste question ! La personne interpellée s’en tire par une pirouette : « Et toi tu aimes manger ? Oui, alors pourquoi aimes tu manger ? » C’est Eric Séva qui répond à une enfant d’une classe d’un collège voisin présente à cette répétition, plus précisément à cette résidence de préparation du nouveau projet du musicien « Body and Blues ».

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Les enfants mesurent-ils le privilège qu’ils ont d’être ici, aux premiers rangs de la 650 du Rocher de Palmer. Ils assistent tout comme nous à la naissance d’une œuvre, d’un spectacle.

La veille encore, tout n’était que notes sur des partitions, en papier ou numériques. Chacun avait certes déchiffré et travaillé dans son coin les compositions originales du créateur du projet, le saxophoniste Eric Séva, mais rien n’était encore en place.

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Ils sont cinq musiciens pour le moment à travailler sur la scène, six avec le directeur artistique dont la part de travail n’est pas du tout négligeable ! Eric Séva donc, Christophe Cravero aux claviers, Christophe Wallemme à la basse et contrebasse, Stéphane Huchard à la batterie et Manu Galvin à la guitare.

« Vous êtes connus ? » demande ingénument un enfant. « Pas vraiment par le grand public pourtant celui-ci nous a certainement déjà entendus, car les uns et les autres il nous arrive d’accompagner Renaud (murmures d’admiration des jeunes), Sanseverino, Zaz (re-murmures), Lambert Wilson… Nous sommes surtout des artisans » enchaîne Stéphane Huchard, « pas connus mais reconnus dans la profession ce qui pour nous est plus important. »

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Ils sont tous en effet de sacrés musiciens et si Eric les a choisis ce n’est pas par hasard. Au delà du talent le premier critère, important pour lui, c’est l’amitié et l’estime réciproque. Deuxième critère les influences de chacun, leur polyvalence, leur ouverture musicale.

Qu’il est intéressant d’assister à ce dialogue entre eux lors de la naissance des titres. L’un propose un chorus, l’autre un riff de guitare « Ah oui c’est bien ça, tu peux le refaire », un changement de tonalité. « Là c’est un peu long », « Oui » confirme Sébastian Danchin le directeur artistique. « On le refait plus court mais on garde ton intro » ; « Ce dialogue au milieu je ne le sens pas, je n’ai pas l’habitude en plus j’avais une clé du baryton collée, excuse moi» déclare Eric plein de doute, « Mais si insiste c’est très beau et original ». Ils le refont et ça fonctionne parfaitement. Un petit tour vers l’ordinateur pour vérifier si c’est la bonne version de la partition. Une hésitation entre le soprano ou le sopranino, on essaye, on tranche. Pendant les temps morts chacun travaille sa partie sans amplification, discrètement. Un rire par ci, une pique par là, ambiance détendue mais très studieuse. En concert ça paraît tellement facile et pourtant quel travail.

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Petit à petit ce qui n’était que notes, mesures, tempos, tonalités, grâce aux propositions de chacun, devient musique. « Un groupe pour moi ,me dit Eric, c’est la démocratie, on doit s’écouter, se faire confiance ».

La Gazette Bleue de mars reviendra en détail sur le projet, sachez que c’est un hommage au blues, la racine du jazz, « Cette musique populaire comme celle que j’ai jouée à mes débuts dans les bals avec mon père » me confie Eric Séva. Aux enfants présents Sébastian donnera du blues une magnifique explication qui se conclut par « Le blues c’est quand on est malheureux mais que cette musique nous donne du bonheur ». La couleur blues sera soulignée par la présence dans le groupe du grand blues man canadien Harrison Kennedy qui malheureusement hier n’arrivait que le soir. Il chantera sur trois des 10 ou 12 titres du projet.

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Vendredi soir à 19h30 au Rocher ne ratez surtout pas le concert de fin de résidence d’Eric Séva « Body and Blues » . Juste une petite info : c’est gratuit en plus ! Un vrai cadeau. Le groupe enregistrera un CD en studio dès la semaine prochaine. A suivre…

Alors à vendredi !

 

https://www.lerocherdepalmer.fr/artistes/eric.seva/

 

The Bad Plus & Isotope Trio – Rocher de Palmer 10/11/2016

Par Dom Imonk, photos David Bert

Il y a un an, nous nous étions retrouvés au Salon des Musiques du Rocher, pour assister à un remarquable concert du duo Sylvie Courvoisier/Mark Feldman. C’était le 13 novembre, la beauté de cette musique nous avait tous laissés sur un haut nuage, et personne n’aurait alors pu s’imaginer la sanglante tragédie qui se déroulait au même moment à Paris. Depuis, le sang a de nouveau coulé sur la planète, mais en maints endroits, la vie a repris et, par une collective prise de conscience, la peur est peut-être désormais mieux combattue. Par réaction, ou réflexe militant plus appuyé, il semble que le Rocher de Palmer ouvre encore plus la voie de ses programmations à toutes les voix, du world au rap, en passant par le rock, la pop, et diverses directions jazz, dont l’une, et pas des moindres, nous fût proposée ce soir. De plus, en prenant le parti de programmer Isotope Trio, en première partie de The Bad plus, groupe mondialement reconnu, on voit aussi le souci du Rocher, et de Patrick Duval en particulier, de mettre en lumière de jeunes talents prometteurs.

Isotope Trio

Isotope Trio

Ainsi, c’est donc à Olivier Gay (trompette), Thomas Boudé (guitare) et Tom Peyron (batterie) qu’incombait la lourde tâche d’ouvrir pour le légendaire trio de Minneapolis. En une poignée de compositions, aux développements inspirés, le groupe propose des constructions d’alpinistes, où l’interaction brille par sa diversité et une prise de risque osée. En effet, une formation sans contrebasse, ce n’est pas banal ! Mais on l’a vu, le trio ne cache pas ses influences, du Tiny Bell Trio de Dave Douglas à Jim Black, en passant par Marc Ducret. Trois garçons dans le vent acidulé d’un post jazz turbulent. Olivier Gay, grave et habité, dont la trompette serpente et grimpe sans relâche vers une voie nouvelle, Thomas Boudé, au jeu charpenté et boisé, plutôt rythmique ce soir, la voix du groupe, et Tom Peyron, concentré, jongleur des silences, au jeu tournoyant entre peaux et cymbales, fin compositeur. Belle introduction à ce qui allait suivre, on sent qu’Isotope Trio est en vrai devenir, il se libèrera encore plus avec la route, qui passe actuellement par le Baiser Salé à Paris, où ils sont en résidence.

Arrivée de The Bad Plus, souriants et sans frime, accueil chaleureux d’un public de fidèle, on me dit à l’oreillette que certains seraient surtout venus pour le batteur… En un set  et deux beaux rappels, The Bad Plus a joué un best-off de sa déjà longue carrière : plus de 12 ans et déjà le 11° album, « It’s hard », dont quelques thèmes repris  ce soir. La marque de ce groupe, et ce qui a fait son succès, c’est la variété de son inspiration collective.

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Ethan Iverson (piano), Reid Anderson (contrebasse) et Dave King (batterie), sont un, mais chacun semble avoir un rôle bien défini. Le pianiste est un virtuose universaliste, qui vous promène de la balade jazzy la plus romantique, à des ambiances plus classiques, entrecoupant le tout de ruptures, destinées à vous faire (re)prendre conscience, auxquelles s’associe dans l’instant la rythmique. Pas de temps morts. C’est un peu comme si, au long d’une route calme, le conducteur d’une voiture s’amusait subitement à accélérer, puis, freiner, tout en donnant quelques coups de volant intempestifs, pour réveiller ses passagers. Le contrebassiste joue plus en gardien du temple jazz, il a livré de remarquables chorus, mais ses lignes sont elles aussi gambadeuses à souhait et pilonnent dès que besoin certains flux obsédants. Quant à Dave King, c’est l’ion rock du groupe, une puissance d’impact époustouflante, qui relance inlassablement la machine. Ses solos nous ont cloués au sol ! Mais puissance ne signifie pas pour autant manque de finesse, qu’il a su montrer dans les instants les plus calmes et réfléchis. Une synergie impressionnante lie ces trois hommes, constructeurs d’une passerelle géante entre jazz, rock, classique et même plus. Des ambassadeurs éclairés. Leur dernier album « It’s hard » en est un signe fort, puisqu’ils y reprennent, en les remodelant à leur façon, des titres pop comme « The Robots » (Kraftwerk) ou « Time after time » (Cindy Lauper), dont le traitement live leur sied à merveille. Au rayon des autres friandises jouées ce soir, le public a été gâté et a acclamé comme il se doit « Mint » et « Giant » (album « Prog »), «Epistolary echoes » et « Mr Now » (album « Inevitable western »), mais aussi « Prehensile dream » (album « Suspicious activity ») qui a ouvert le concert, suivi de « My friend melatron » (album Never Stop) et quelques autres.  Au final, une soirée en mode « Art of the trio » qui a séduit un public qui s’est vu offrir deux beaux rappels, et à n’en point douter, il reviendra le  31 janvier 2017 au Rocher (Salon de Musiques) pour la venue du Dave King Trio. Affaire à suivre de près !

Par Dom Imonk, photos David Bert

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The Bad Plus

The Bad Plus

Raphaël Imbert et Big Ron Hunter à l’Entrepôt.

par Philippe Desmond, photos Philippe Marzat.

L’Entrepôt du Haillan le 9/11/2016

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Ce mercredi est un peu spécial, très spécial même, comme beaucoup je me suis réveillé au son d’une annonce inattendue concernant les USA, et toute la journée les médias et réseaux sociaux n’ont pas arrêté de nous parler ce ce pays, plutôt en mal. Ce soir nous voilà à l’Entrepôt au Haillan pour écouter des musiciens français mais où là aussi il ne va être quasiment question que de l’Amérique, de la Louisiane, de New Orleans, plutôt en bien.

La voix off du directeur de la salle nous accueille avec un humour inhabituel pour ce genre d’exercice, commettant un faux lapsus en se trumpant, nous invitant bien sûr à éteindre nos portables mais aussi à ne pas manger, ni boire ni…nous accoupler. L’ambiance ce soir est détendue, elle va le rester.

Le guitariste Thomas Weirich se présente alors, seul, jouant de son instrument à plat sur les cuisses, bottle neck au doigt bien sûr. Le ton est donné, nous sommes dans le Deep South. Le reste du groupe et son leader Raphaël Imbert le rejoignent et attaquent un bon gros blues sur lequel ce dernier au sax ténor va de suite montrer ses qualités de bopper, même de hard bopper. Intéressante la superposition de ces deux styles, la relative langueur du blues avec la frénésie volubile du ténor. Jean-Luc Di Fraya à la batterie, Pierre Fenichel à la contrebasse et Pierre-François Blanchard au piano, excellents, complètent le quintet.

Le parcours déjà long de Raphaël Imbert est très intéressant, musicien, professeur mais aussi érudit et chercheur. Il a écrit des ouvrages liant spiritualité et jazz, surtout dans le sud des USA, mais travaille aussi sur des logiciels de musique. Allez voir ça sur le Web, le personnage est vraiment très riche.

Personnellement je ne l’ai découvert que très récemment grâce à FIP, comme souvent, qui diffuse des extraits de son dernier CD « Music is my Home », un superbe album. Ses nombreux voyages aux USA influencent plus que fortement ce dernier album, ils le nourrissent. Il aime ce pays, surtout le Sud, il l’aimera toujours malgré les circonstances ; il vante son hospitalité, le partage avec les musiciens locaux, la beauté et l’immensité des paysages… Raphaël est bavard, il nous fait partager sa passion ; il nous avoue aussi que l’accueil à la bordelaise, différent de celui d’Evian ou de Vittel, est pour quelque chose dans sa volubilité ! Un personnage plein d’humour mais surtout quel saxophoniste !

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La première partie du concert est instrumentale, avec une reprise de Paul Robeson, cet athlète, chanteur, acteur des années 30 et 40 et, je cite Raphaël, « cumulant tous les handicaps, artiste, noir et communiste », l’émouvant « Peat Boy Soldiers » évoquant les camps de concentration sur une très douce mélodie. Suit « Easter Queen » une ballade, sorte de valse lente et un solo de guitare déchirant, un sax de velours avec une rythmique douce et discrète. Arrive « This Land is Your Land », un rythme cajun bien enjoué de Woodie Guthrie dont la guitare était orné du fameux slogan « This machine kills facists » toujours d’actualité.

La deuxième partie nous l’attendons tous car elle est synonyme de l’arrivée sur scène d’un grand blues man, l’archétype même du genre, un noir bien costaud à barbe et cheveux blancs, chapeau vissé sur la tête, steel guitare en bandoulière « le blues man le plus heureux du monde » nous dit Raphaël, rencontré lors de ses périples aux USA, le charismatique Big Ron Hunter.

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Une présence manifeste sur scène qui attire le regard et la sympathie, un jeu de dobro solide et une vraie voix de blues. Le magnifique « Going for Myself » (allez voir la vidéo studio officielle de ce titre sur you tube) illumine l’assemblée et nous voilà repartis dans le Deep South, avec ensuite du Gospel, « Walk With The Lord », puis un bon gros blues bien épais où, d’abord seul, Big Ron écrase de sa présence, au chant et à la dobro sans aucune pédale d’effet, nature. « I Got Ramblin » avec un chorus de sax sans sax de Raphaël Imbert, juste l’embouchure, un peu comme un cazoo, puis l’endiablé « Make That Guitar Talk » que les musiciens étirent de leurs chorus en liberté, pour finir par « Sweat River Blues ». Que c’est bien le blues !

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Deux rappels seront nécessaires pour calmer l’enthousiasme du public, un public un peu trop grisonnant – tout comme moi – à mon goût, mais ça c’est une autre histoire..

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Belle soirée organisée par le Rocher de Palmer, délocalisée en partenariat avec l’Entrepôt ; on ne prenait donc aucun risque à y venir, de la très grande qualité comme toujours.

Vincent Peirani/Michaël Wollny – Rocher de Palmer (33) 08/ 11 /2016

Le grand Oeuvre 

Par Annie Robert, photos Philippe Marzat

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Sur la scène deux grands gaillards ébouriffés ; deux pianos, à bretelles ou pas ; deux halos de lumière. Dans ce couple franco-allemand inédit, un musicien nous est familier : Vincent Peirani  a conquis depuis quelques années un public toujours plus grand et son accordéon rayonne sur le monde du jazz dans des projets divers, réussis et multiples. On connaît sa virtuosité, son inventivité, sa charmante simplicité. L’écouter est un bonheur sans cesse renouvelé.

Vincent Peirani

Vincent Peirani

Michaël Wollny, couronné  Musicien de jazz européen de l’année en 2015, est peu connu sur la scène française, assez fermée aux étrangers s’ils ne sont pas américains. Il est la fulgurante révélation de ce soir, ne jouant jamais pour ne rien dire, percutant ou romantique, un génie en action, une merveille de créativité, un pianiste d’exception.( Cela fait beaucoup de qualificatifs, mais je suis presque en dessous de la réalité…)
Ces deux musiciens signent leur premier vrai album en collaboration étroite qu’ils ont sobrement intitulé « Tandem » et nous en livrent ce soir des pépites délicates et charnues.

Michaël Wollny

Michaël Wollny

Une atmosphère recueillie, parfois étrange ou cinématographique s’installe aux premières notes. Chacun se fait alors meneur de musique ou emberlificoteur de thème, souffleur de puissance ou saupoudreur de délicatesse pour aller bien plus loin encore. Les couleurs musicales s’étalent et se transforment sans arrêt, du sombre charbonneux, aux clartés de l’innocence, du piqué raide dans l’os, à la caresse la plus tendre, du velours à la suie. Le  « Hunter» de Björk  en devient déchirant, le morceau de Andreas Schaerer « Song Yet Untitled » se révèle réjouissant de gais apartés  et  l’ »Adagio » de Barber, d’une infinie tristesse retenue, est porté quasiment à l’unisson, par deux pianos qui se soutiennent et s’enroulent comme des rubans jusqu’à la délicate note finale. La respiration perpétuelle de l’accordéon prolonge les palpitations du piano. Les mains virevoltent, les doigts se déploient, les regards se parlent et chez les spectateurs en suspens, les ventres se nouent et les yeux s’ouvrent tout grands. Bluffés jusqu’au tréfonds….
Les compositions de Vincent Peirani « Did you say Rotenberg ? » « Uniskate », hommage à ses chanteuses préférées, ou « Valse pour Michel P » sont sous le signe d’une qualité mélodique parfaite, galopante, de véritables romans musicaux, et celle de Michaël Wollny «  Sirènes » d’un romantisme dévié de sa route par d’impensables trouvailles.
Jeux et défis, frappés et claquements, soufflets et chatouillis, spirales de swing, respirations de groove, chacun va chercher loin dans son instrument ce qui va amuser, surprendre ou conforter l’autre, le soutenir et le magnifier ; que cela passe par un rythme de ragtime, trois impressions de blues, un trait de be-bop ou quelques incongruités Eriksatiennes. Même les silences sont à leur juste place. Le « I mean You »   de Thelonious Monk  va s’en trouver  tout chamboulé…Et nous avec.
Une mention spéciale et éblouie  au « Vignette » de Gary  Peacock dans lequel Vincent Peirani va lâcher son accordéon pour un étrange instrument (un mélodica ? un accordéon à bouche ? ) dont les sons soufflés, claqués- frappés, se propageront comme une pulsion vitale, un chant de plein poumon, libre et fou, repris et amplifiés par un piano  éloigné de toute contrainte.
Il n’y aura pas un applaudissement pendant les morceaux, comme cela se fait dans le jazz de façon conventionnelle. Preuve que chaque moment est ressenti comme un tout qu’il ne faut pas briser, qu’il faut laisser dérouler avec respect, une œuvre complète à garder intacte. Signe aussi de moments précieux.
Chez ces deux musiciens-là, pas de place pour l’Ego, que ce soit dans leur attitude sur scène ou dans leur prestation; la musique a tout remplacé. Ils donnent aux spectateurs ce qu’ils ont de meilleurs : énergie, simplicité, folie, créativité et une parfaite entente.
Deux énergumènes chevelus sont montés sur scène, avec ou sans bretelles, et leurs pianos nous ont changé la vie, pour une heure, un jour ou plus…. Un tandem évident, la parenthèse du grand Œuvre, de l’or en gouttelettes!!
« On a  vraiment de la chance d’avoir été là…. » disait un spectateur en sortant.

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Par Annie Robert, photos Philippe Marzat

Tingvall Trio, Rocher de Palmer le14/10/16

Par Annie Robert, photos Christian Coulais

Tingvall Trio : Voyage dans l’International Express !!!
Un pianiste suédois, Martin Tingvall , un contrebassiste cubain, Omar Rodriguez Calvo, un batteur allemand, Jürgen Spiegel, le tout basé à Hambourg. Ouh là … Qu’est ce que c’est donc que ce trio méli-mélo, ce mélange incongru, cet attelage pas très conforme, cette arlequinade colorée que nous propose le Rocher ? On dirait un catalogue d’agence de voyage. Ou bien un compromis culturel pour alter mondialistes répondraient les fâcheux qui envahissent le monde…

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La soirée va nous montrer que ces trois musiciens sont bien au-delà d’un simple assemblage d’influences: leur musique est une invitation  à la découverte, au périple, à l’émotion partagée, la preuve que l’on peut être divers et ensemble. Même pas peur !! Grimpons dans l’International Express, et écoutons défiler les paysages sonores et les climats, les éclats, les grondements, les surprises et les peurs. Les rails crissent, les mains s’agitent, on démarre en absorbant le petit jour. Des compositions profondes alternent avec des titres survoltés et d’autres plus sombres. Ils mêlent des morceaux de leur nouvel opus intitulé «  Beat » avec d’autres plus anciens «  Sévilla » «  Crazy duck » ou « Mustach » mais  leur style reste permanent : des mélodies ciselées, parfois lyriques, des progressions rythmiques démultipliées par la puissance de la batterie et la pulsation de la basse, du jeu en accord et une vraie place pour chaque musicien.
Tingvall Trio c’est le jazz des grands espaces et des chevauchées, loin de celui de la ville et des bars de nuit. Ce sont des architectes paysagers, des passeurs de montagnes sonores. Au piano mélodieux ou furieux de Martin Tingvall  se mêlent les délicatesses d’une incroyable justesse et profondeur de la contrebasse d’Omar Rodriguez Calvo, magnifique, et l’époustouflant jeu à la batterie de Jürgen Spiegel simple et retenu ou roulant comme ouragan. Avec quelques touches d’humour, quelques accords tendres, de l’énergie débordante, du soleil ou de la mélancolie dans les esses de la contrebasse, un soupçon de thème folklorique de chez soi ou d’ailleurs, des frôlements délicats de balais, le trio est sans arrêt sur le fil du rasoir de la modernité ou du classicisme, porté par un beat roulant et avançant à perdre haleine. La mélodie se balade, rebondissant  sur l’archet vibrant ou sur les touches d’ivoire, la batterie se fait  chanson. Pas de ficelles, pas de trucs tout faits. Tout surprend. Jamais l’International Express ne tombe dans les précipices, il avale les  chemins et les vallées rien que pour nous. Un monde s’ouvre.
De fait, l’attention ne se dilue pas une minute, il y a toujours un petit sentier caché, une pierre folle qui brille, une phrase inattendue, une badinerie ou un clin d’œil amusé.
Happé par  l’atmosphère voyageuse ou onirique, le public attend la dernière note, le dernier silence à savourer pour applaudir. Le rappel sera aussi beau que le reste, un miraculeux « Mook », plein d’ardeur et une balade simple et épurée finissant sur deux notes légères.
Trois Echo Awards pour « Le groupe de jazz de l’année » et « Le concert de l’année » en Allemagne, quatre Jazz Awards respectivement pour la vente de plus de 10 000 disques pour leurs quatre albums : « Skagerrak », « Norr », « Vattensaga » et « Vagen » nous remémorent s’il en était besoin la qualité exceptionnelle de ces trois musiciens à découvrir d’urgence.
On aurait pu être plus nombreux à monter dans l’International Express de Tingvall trio et à se laisser embarquer, mais peut importe, le voyage fut beau, jamais futile, plein d’images musicales et superbes.
Pour une fois j’ai presque manqué de mots pour le dire…

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Merci à Christian Coulais pour les photos «  à l’arrache »  au téléphone portable.

http://www.tingvall-trio.de/

https://www.lerocherdepalmer.fr/

Projet Karmarama de Mark Brenner au Rocher « Another World »

par Philippe Desmond, photos Thierry Dubuc.

Le Rocher de Palmer, vendredi 30 septembre 2016.

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Les frontières sont des inventions humaines, elles facilitent parfois les choses et souvent les compliquent, l’histoire en témoigne. En musique on parle plutôt d’étiquettes ou de chapelles certains esprits étroits s’abritant à l’intérieur de ces limites simplistes. Chez Action Jazz ce n’est pas le genre de la maison. La preuve ce soir nous allons écouter un groupe de pop – une étiquette me direz-vous – mais aux multiples facettes, des Beatles à la musique raga indienne et, rassurez vous les puristes, en passant par le jazz. De la musique en fait.

Mark Brenner, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un artiste, un vrai. Cet Anglais, girondin depuis vingt ans est multi instrumentiste (basse, guitare, ukulélé, sitar, batterie…) et aussi auteur compositeur. A son actif déjà sept albums, plutôt donc dans le genre pop. La pop il adore ça, mais attention pas n’importe laquelle, il en a certes fait son fond de commerce – je force volontairement le trait avec cette vilaine expression – car un artiste pour créer ça doit vivre, mais aussi sa marque de fabrique. Avec ses acolytes Thomas Drouart (claviers) et Antony Breyer (batterie) ils forment le meilleur groupe de reprises – ou covers ça fait plus chic – de la région. Ils sont capables de mettre le feu à la plus coincée des soirées, de faire dégoupiller une assemblée de notaires, ou de faire partir en vrille un camping de la côte en plein été. Beaucoup ne les connaissent que dans ce registre là. Certains, plus curieux, ont exploré d’autres facettes, celles de la création notamment, malheureusement moins vendeuses. Et pourtant…

Ce soir au Rocher de Palmer c’est donc la sortie officielle de l’album « Another World » entièrement écrit et composé par Mark, à un titre près d’Anoushka Shankar. En plus du trio de base, des invités, présents sur l’album ou non, sont annoncés : Shekinah Rodz chanteuse, saxophoniste alto, flûtiste, percussionniste (pas ce soir) un talent pur, plutôt estampillée jazz notamment avec son propre quintet déjà chroniqué sur ce blog, Jean-Christophe Jacques remarquable aux sax soprano et ténor, un pur produit de la scène jazz et jazz fusion (Post Image chroniqué aussi dans ce blog) les deux intervenant sur l’album et Emmanuel Lefèvre, que je découvre aux claviers et samples. Invité de dernière minute, le reconnu joueur de tabla Matthias Labbé qui accompagne de temps en temps le groupe por des concerts aux arrangements indiens (voir chronique du 28 mai 2016). Pour ce projet le groupe s’avance sous le nom Karmarama.

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On sait que les musiciens ont beaucoup préparé ce concert, c’est la première fois qu’ils lancent un album ainsi, espérant que le public répondra présent dans ce lieu magnifique qu’est le Rocher. Plus que présent le public, la salle est bondée. Les amis – ils en ont beaucoup – sont là, d’autres vont les découvrir.

La scène est couverte d’instruments, simplement mais joliment décorée, la première impression est bonne ; la première impression est la bonne. Les musiciens arrivent un par un, ajoutant leur touche musicale à cette intro un peu Floydienne initiée par le clavier d’Emmanuel Lefèvre. Le premier titre de l’album se profile « Technicolor » une ballade sur laquelle Shekinah va nous enchanter de sa voix et de sa flûte, et commencer son festival de la soirée ; elle va nous éblouir.

Mark et ses compères ont déjà joué dans toutes les situations, dans les bars, les soirées privées, sur la plage, récemment sur la fan zone de l’Euro 2016 en vedettes le soir de la finale devant des milliers de personnes ou encore en première partie de Francis Cabrel cet été à Arcachon et là pourtant on les sent tendus, très concentrés. Ils misent beaucoup sur ce concert et ont énormément bossé ; encore plus que d’habitude car ces gens là ont certes du talent mais surtout ils travaillent, répètent souvent. Reprises ou créations ils respectent le public tout simplement.

Mark adore les Beatles et les arrangements de « Human », rehaussés des violoncelles numériques de Thomas Drouart, nous le confirment, Eleanor Rigby n’est pas loin ; il revendique cette influence qu’il n’utilise pas comme un procédé mais qui fait partie de ses gênes. Il plaque sur cette jolie mélodie un texte à la fois nostalgique et humaniste. Les voix en harmonie, celle de Shekinah notamment sont impeccables, le tabla discret de Matthias ajoutant une touche délicate et colorée.

Ayant la chance de connaître l’album – superbement écrit et produit – depuis plusieurs semaines je le redécouvre, je le vois se développer comme dans la magnifique version du titre phare « Another World » dans lequel surgit Jean-Christophe Jacques pour un chorus improvisé de sax ténor encore plus riche que dans la version studio ; la magie du live. Allez, une étiquette jazz approved sur ce titre.

Tous les titres de l’album vont être égrainés mais surtout magnifiés, le concert partant franchement vers l’Inde à la fin. Cette musique, qui apporte ses arrangements et ses accords particuliers, pas mal d’autres l’ont intégrée, les Beatles bien sûr mais aussi John McLaughlin et Shakti ou encore Didier Lockwood avec Raghunath Manet ; la chance de tous les avoir vus… sauf les premiers.

Shekinah Rodz je l’ai dit, va nous éblouir, au chant, à la flûte, au sax alto. Il paraît que depuis quelques jours elle ne tenait plus en place et ce soir cette énergie s’est libérée pour nous, une chance.

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Son confrère saxophoniste Jean-Christophe Jacques n’est pas en reste, son duo au soprano avec Mark sur « Rewind the Life » est sublime de finesse ; c’est beau et émouvant.

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Emmanuel Lefèvre va apporter une touche électro avec ses samples et ses machines tissant des nappes harmoniques planantes. Matthias Labbé assis en tailleur, au tabla et au ghatam, va distiller ses sons épicés  ; « Il a un cerveau au bout de chaque doigt » souligne quelqu’un, belle formule.

Quant aux titulaires du groupe ils vont eux aussi nous épater nous qui croyions les connaître par cœur. Antony Breyer surplombe ses collègues sur sa toute nouvelle Yamaha bleue – comme la note – une vraie bête de course qu’il prend un réel plaisir à piloter ; breaks en place, variété des rythmes, quel travail. Thomas Drouart n’en menait pas large en arrivant, comme toujours, et on va le voir se détendre, toujours impeccable dans ses interventions aux multiples facettes ; à la rythmique de basse il est monstrueux.

Quant au boss, vêtu d’un sherwani blanc, s’il commence avec sa basse fétiche, il va vite passer à la guitare acoustique alternant avec le sitar qu’il maîtrise parfaitement. Son duo avec Matthias au tabla, arrivé tout en douceur on ne sait comment à la fin d’un titre, va subjuguer l’assistance et lancer le morceau de bravoure du concert « Paschim Vihar (I’m in love with sound) » un raga-électro-funk d’une autre planète, couronnement de la soirée.

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Surprise lors des rappels avec l’arrivée sur scène d’une danseuse de Baratha Natyam, cette danse classique sacrée de l’Inde, si gracieuse et expressive ; superbe Géraldine Nalini.

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Une soirée merveilleuse dans différents univers et que nous ne souhaitons pas sans lendemain ; producteurs, organisateurs de festivals ne laissez pas passer une telle qualité musicale. A l’heure où les festivals de jazz s’ouvrent à d’autres musiques profitez-en !

Dehors il pleut, fini l’été indien, mais ce que la vie peut être belle !

http://www.mark-brenner.com/

Erik Truffaz 13 juillet 2016, parc Palmer

Par Ivan Denis Cormier, photos Alain Pelletier

Eric Truffaz

Erik Truffaz

Quel bonheur d’avoir vu et entendu ces trois formations hier au soir au parc Palmer de Cenon, dans le cadre du festival Sons d’été ! Le public était au rendez-vous (le parc s’est progressivement empli de 2500 spectateurs) et les amateurs ne s’y sont pas trompés : il y avait là du vrai, du beau, du bien, « du lourd », comme on dit familièrement.

A 19h30 un premier groupe avait la lourde tâche de chauffer non pas la salle, puisque les concerts avaient lieu en plein air, mais un périmètre assez vaste encore clairsemé, les premiers arrivés étant plus soucieux de trouver de quoi se nourrir et se désaltérer que d’écouter une première partie de concert pourtant des plus intéressantes. Dans ce vaste amphithéâtre de verdure où les plus prévoyants avaient déjà déplié tapis de sol ou fauteuil de plage à bonne distance de la scène, il fallait capter l’attention des auditeurs et les amener à se rapprocher des musiciens, réussir à les mettre en condition, ou plutôt dans des conditions physiques et psychiques d’écoute. The Angelcy, dont la musique totalement inclassable a des accents indie-rock et folk, est pourtant parvenu à focaliser une partie du public, ce qui n’est déjà pas si mal !

Quant à enrôler l’auditoire, le faire chanter à l’unisson ou battre des mains en rythme, c’est bien sûr une autre paire de manches. Le chanteur du groupe, qui pratique également le ukulélé (bien qu’il l’eût oublié à l’hôtel ce soir-là), animait bien la scène et nous offrait des compositions savamment orchestrées aux couleurs extrêmement variées, grâce à une instrumentation atypique et à des emprunts à différentes musiques du monde très typées, du celtique au raga et au reggae, de l’africain au latin, en passant par de petites allusions au kletzmer et au New Orleans. Le son produit par cet ensemble au goût inhabituel était fort agréable –imaginez un repas gastronomique dans le restaurant d’un chef étoilé qui explore la nouvelle cuisine. Un menu surprenant, au final une expérience unique.

Vient la deuxième partie de ce concert que j’attendais avec une certaine excitation. J’avais quelque peu délaissé les albums d’Erik Truffaz achetés jadis et dont je gardais un souvenir  mitigé, de riffs entêtants répétés à l’envi en toile de fond. Depuis, Erik a poursuivi avec constance un parcours exigeant et présente aujourd’hui une musique à mon sens plus riche et plus aboutie. La pureté et la sobriété du jeu favorise la concentration et l’on se plait à pouvoir écouter le tapis sonore proposé par le clavier et la rythmique (inutile de préciser qu’on a affaire à des musiciens de haut vol). Limpides, les mélodies sont belles, apaisées mais intenses, et les improvisations ont une logique interne, une rigueur et une cohérence avec le projet du leader. Un certain Miles avait su gagner l’estime de ses pairs et du grand public en mêlant fermeté et fragilité, torture intérieure et sérénité, et en se nourrissant de l’échange avec ses coéquipiers à qui il donnait la liberté d’exprimer leur individualité. Ici j’éprouve un plaisir tout à fait semblable en écoutant les musiciens tisser la trame et donner le meilleur d’eux-mêmes tout en respectant scrupuleusement l’esprit du morceau. Dans ce projet la répétition n’est pas fuie comme la peste mais bien dosée, l’infime variation de timbre ou les renversements d’accords au clavier rompent le cours d’une phrase trop linéaire, et lorsque la rythmique prend de l’ampleur et devient une espèce de lame de fond, sur laquelle vogue le trompettiste, comme un frêle esquif, je me laisse moi aussi emporter par le mouvement, sachant qu’une déferlante nous ramène toujours sur terre.

Arthur Hnatek

Arthur Hnatek

Benoît Corboz

Benoît Corboz

Mention spéciale pour Arthur Hnatek, jeune batteur connu pour avoir accompagné notamment l’excellent Tigran Hamasyan. Il est redoutable de finesse et donc de musicalité, d’énergie, de précision et d’efficacité, manie les rythmes composés avec une aisance déconcertante. Benoît Corboz, aux claviers, membre attitré du groupe depuis 2010, est un artisan du son et un artiste accompli, il crée des climats et possède un groove magnifique — pas de bavardage, pas d’esbroufe, rien qui ne soit maîtrisé ; les finitions sont impeccables. Il suffit d’un trait pour esquisser un motif rythmique, nul besoin de s’appesantir.  Et pour finir le bassiste, Marcello Giuliani, d’une solidité à toute épreuve, soude l’ensemble et conquiert le public en imprimant une pulsation aussi jouissive que communicative. Bon éclairage, bonne sonorisation, lieu propice au partage et à la détente, que dire de plus ?

Marcello Giuliani

Marcello Giuliani

Ce quartet fixe d’emblée l’attention du public et l’amène à taper du pied, des mains, à hocher la tête, à échanger des sourires entendus, c’est dans le groove que l’on trouve la plénitude. Cette sensation lancinante qui passe par une pulsation parfois funky, majoritairement binaire, tandis que la mélodie et l’orchestration créent des volumes sonores, se prolonge après le concert. Voilà ce que je trouve amélioré, l’expression, les mélodies, la qualité globale et les qualités individuelles de ce groupe –bref, souhaitons au 4tet un succès amplement mérité !

NB : chronique du troisième groupe de la soirée, Ibrahim Maalouf :

https://blogactionjazz.wordpress.com/2016/07/14/certains-laiment-show-ibrahim-maalouf-a-palmer/

 

Cyrille Aimée, Rocher de Palmer 06/04/2016

Par Annie Robert, photos Thierry Dubuc
Tiens, v’là le printemps.

Cyrille Aimée

Cyrille Aimée

Nom d’une pâquerette, il y avait sur la scène du Rocher de Palmer hier soir, une bien jolie fleur qui nous a coloré les pensées en bleu doré façon grand teint.… !
La chanteuse Cyrille Aimée et ses quatre feux follets de musiciens ont aromatisé nos oreilles de vitalité parfumée swing-tonic, de gaîté, de charme avec un soupçon de mélancolie sans guimauve; entre guitares manouches et rengaines jazzy, entre reprises et compos originales, entre solos d’enfer et scats irrésistibles: du cœur, du rythme, de la délicatesse et du partage à fond. Comme beaucoup, je ne la connaissais pas, c’était bien dommage. J’en reviens aérée, rafraîchie comme une prairie de printemps.
Le concert débute en douceur, sur la pointe des notes, par une chanson peu connue de Moustaki, « T’es beau tu sais ». Tessiture légère, timbre soyeux, beau phrasé, la voix est simple, ronde sans être mièvre, suave sans être poseuse, technique sans être acide. Et tout de suite on comprend ce que va être le concert : une voix, des artistes au service des chansons et pas le contraire. Ça nous change un peu des vénéneuses orchidées et des roses plastifiées !
Cyrille Aimée a l’amour du langage musical, des mots chantés, elle ne se pousse pas de la glotte, elle ne cherche pas la performance musicale, les décibels ou le clonage vocal, elle chante sans se regarder chanter presque avec timidité, sans se mettre en scène. Elle fait confiance à ses chansons, à ses musiciens, à son public avec un feeling incroyable et une superbe musicalité dans chacune de ses expressions. Un duo tout simple et si virtuose avec son contrebassiste par exemple et c’est du lilas épanoui, du bouton d’or sincère, de l’herbe folle, de la dignité de pervenche, du scat de libellule d’eau, bref du grand art.

Si elle habite désormais à Brooklyn et a écumé tous les lieux du jazz new-yorkais, si elle est lauréate du prix Sarah Vaughan, elle n’en oublie pas pour autant les influences manouches qui composent l’ossature de son expérience. Enfant de Samois sur Seine (où elle a grandi) et de Django, la première école de la petite Cyrille a donc été avant tout et surtout celle de l’écoute et du partage au coin du feu, au pied des roulottes, des longues soirées passées à chanter, pour rien, pour soi, pour les autres, pour le jour qui se lève. Elle en garde toutes les folies (le scat phénoménal sur Laverne Walk par exemple) les fulgurances et la générosité. Autour d’elle, deux guitares infatigables et taquines, Adrien Moignard (impérial et inspiré !) / Michael Valeanu ( superbe) qui a réalisé une grande partie des arrangements et une section rythmique australienne d’une totale complicité, unie comme la tartine et la confiture de mûres, Shawn Conley, à la contrebasse, mélodieux et dansant et Dani Danor à la batterie d’une délicatesse soutenue. Quatre beaux musiciens pour étayer une églantine bondissante qui le leur rend bien.

Le groupe

Le groupe

L’album qui inspire le spectacle, intitulé « Let’s Get Lost » voyage entre la République dominicaine natale de sa mère (Estrellitas Y Duende), le premier amour manouche (Samois à Moi, qu’elle compose et que ne renierait pas Charles Trenet et sa douce France ) les incontournables de l’art vocal enluminés par les guitares (There’s a Lull in my Life) (Let’s Get Lost ) (That Old Feeling) et des compos persos et plus récentes (Live Alone and Like it) (Nine More Minutes). Cela parle d’amour entre rire et larmes.
À chaque fois, c’est la sincérité qui est recherchée, le plaisir du partage entre cinq musiciens mariés avec des paroles de chansons qui ne les quittent plus. Cela pourrait paraître éclectique, dispersé quant au style mais pas du tout, l’atmosphère swinguante enivre et recouvre tout. Il en reste une couleur dorée, une essence de joie comme un bouquet parfumé.
Cyrille Aimée a fait souffler un vent de fraîcheur ardente, à l’image de cette « Nuit blanche », sensuelle et un peu perdue mais aussi des rires et claquements de doigts, des cordes de guitares et des envolées de bossa nova.
Après deux rappels et une reprise enfiévrée de « Caravan » où les cinq complices ont fait assaut de défis musicaux délirants, on les laisse partir à regret et si dehors l’air paraît un peu froid, le ciel un peu chargé, les lumières de la ville semblent clignoter ensemble dans un rythme brumeux. Sur les pelouses du Parc Palmer, les pâquerettes se sont refermées toute en rose pour la nuit avec un petit clin d’œil apaisé.
Belle soirée.

Après deux beaux rappel !

Après deux beaux rappel !

Cyrille Aimée

Le Rocher de Palmer