Francis Fontès sera ce Jeudi 26 novembre au Tunnel.

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Le Tunnel 6 Rue des Ayres à Bordeaux

Trio avec Roger Biwandu (dr) et Laurent Vanhée (cb) à 21h30 ; entrée gratuite, consommation.

Article paru dans la Gazette Bleue n°13 de novembre 2015

Par Philippe Desmond ; photos Thierry Dubuc

En entrant dans le salon impossible de le rater, il est là majestueux dans sa belle livrée noire, entouré d’instruments, une batterie, des guitares, une contrebasse, un piano droit ; il a voyagé dans toute l’Europe et maintenant il s’est posé ici à Bordeaux, finis les voyages, finis les transports fastidieux et risqués pour lui, il est entre de très bonnes mains. « Il » c’est un piano à queue Yamaha, un vrai pas un quart, LE piano que Chick Corea et Jacky Terrasson ont utilisé pendant des années lors de leurs tournées en France et en Europe ; il y a d’ailleurs leurs dédicaces à l’intérieur. Les bonnes mains qui l’utilisent désormais sont celles de Francis Fontès qui l’a racheté d’occasion ; « une bonne affaire » s’empresse-t-il de dire. Ce piano résume presque à lui seul la vie musicale de Francis ; la qualité et la recherche permanente de la perfection.

Francis est né en Guadeloupe – d’ailleurs notre entretien va se faire autour d’un verre d’un produit local réputé –  et y a commencé le piano classique, tard me dit-il, à dix ans. Un frère ainé déjà pianiste de jazz lui donne le virus et lui fait découvrir cet univers.

A douze ans lors d’un long séjour en Métropole à Bordeaux il assiste au concert de Miles Davis au Français donné en novembre 1971 ; Keith Jarrett est au Fender-Rhodes… Cet évènement est fondateur pour lui et désormais il va travailler à fond sa technique et sa culture musicale.

Retour en Guadeloupe, collège, lycée et seul il effectue un travail intense sur son piano ; du jazz donc mais aussi du classique ; plus de quarante ans après ça n’a pas changé. Il joue et apprend avec le regretté guitariste André Condouant qui a collaboré avec les plus grands ; celui-ci lui explique les harmonies, les impros et l’expression « travail intense » revient dans notre conversation… Il côtoie là-bas le pianiste Alain Jean-Marie qui lui aussi a des références majeures. Le piano est en train de devenir sa vie.

Mais les études supérieures l’appellent à Bordeaux, des études de médecine s’il vous plaît. Travail intense bien sûr – vous aviez deviné – les cours de médecine et de piano classique en parallèle, rien d’autre ! Mais le samedi soir se passe chez Jimmy où l’on ne joue pas de Chopin mais du jazz, nous sommes en 76-77.

En 1980 les études de médecine sont bien lancées alors il participe à son premier groupe, un sextet fondé par le trompettiste, désormais tromboniste à pistons, Patrick Dubois : Jazz Connection. Les bars, les clubs de jazz sont encore nombreux à l’époque : le Jimmy bien sûr mais aussi les Argentiers, l’Arrache-Cœur, l’Alligator, le Jazz Pub. Epoque dorée pour le jazz vivant et les jams où les musiciens pouvaient se rencontrer dans des endroits fixes et partager.

1989 voit la naissance d’un nouveau groupe, toujours en activité, Affinity Quartet avec Dominique Bonadei à la basse, Philippe Valentine aux baguettes et Hervé Fourticq au sax. L’apprentissage continue confie Francis ; on a bien compris que pour lui il ne s’arrêtera jamais.

Entre temps il est devenu rien moins que docteur en radiologie, métier qu’il exerce toujours bien sûr. D’où son surnom « Doc » qui n’est pas usurpé du tout. Maladie familiale, ses deux frères, ainé et benjamin, étant eux aussi médecins, pianiste et contrebassiste de jazz…

Deux carrières au top niveau à mener de pair ? « Simplement une question d’organisation ». A Bordeaux s’en suivent des collaborations avec les musiciens locaux qu’il apprécie tant, Roger Biwandu, Olivier Gatto et Shekinah, Nolwenn Leizour, Mickaël Chevalier (« quel travail il nous a donné pour son dernier concert ! »)… mais aussi avec Ernie Watts pour deux concerts, un quatre mains avec Jacky Terrasson, des concerts avec Francis Bourrec, le guitariste Philippe Drouillard, John Patitucci… Quelques jolies références.

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A la question posée sur ses influences musicales fuse la réponse « Miles, Miles, Miles » ; c’est clair et net. Mais il la complète vite par ce qui constitue son socle : Herbie Hancock, Bill Evans, Chick Corea, Mc Coy Tyner, Keith Jarrett pour les pianistes et aussi Wayne Shorter, John Coltrane… Même langage même si les musiques sont différentes.

Pour les entendre il parcourra les festivals d’été de Paris à Vienne en passant par Nice, Antibes… Quelle passion ! Non, Francis rectifie : « La musique et le piano ne sont pas une passion pour moi, c’est ma vie, c’est moi, je pense musique » ; ah pardon… Son entourage le sait lui offrira en 2010 un beau cadeau, un billet d’avion pour New York pour le concert des 70 ans d’Herbie Hancock au Carnegie Hall !

Des projets ? Pas le temps mais toujours une activité intense. Jouer bien sûr – le niveau des musiciens n’a jamais été aussi relevé constate-il – mais aussi partager comme récemment avec Valérie Chane-Tef qu’il a conseillée pour le dernier album d’Akoda Instrumental. Francis Fontès ne compose pas mais il adore écrire des arrangements, déstructurer, restructurer. Il regrette, malgré tous les excellents musiciens actuels, l’absence de vrai courant novateur.

Notre entretien touche à sa fin, je n’ai même pas levé la tête et Francis l’a remarqué ; « tu n’as pas vu au-dessus de toi ? » En effet comment ne pas l’avoir remarquée, une grande mezzanine en forme de… piano à queue me surplombe !

On s’approche du vrai piano, celui de Chick et Jacky, Francis en soulève le capot digne d’une Jaguar type E et bien sûr se met à jouer : un titre de Michel Petrucciani, puis « le Temps » d’Aznavour réarrangé par ses soins et «Around Midnight » pour finir. Je comprends alors pourquoi il n’aime pas trop jouer sur les claviers électriques.

Vous n’avez jamais entendu Francis Fontès ? Alors n’hésitez pas guettez les concerts où il sera, vous pourrez en plus mesurer les progrès qu’il aura fait car le « Doc », toujours en quête du meilleur,  reprend depuis peu des cours de piano !

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Billy Cobham au Rocher

par Philippe Desmond

Rocher de Palmer ; 9 avril 2015

 

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39 ans ! Et oui 39 ans ont passé depuis la première fois où j’ai vu Billy Cobham en concert. C’était l’été 1976 dans les arènes de Bayonne. Il ouvrait la soirée avec George Duke ; quatre autres groupes enchaînaient : Herbie Hancock & the Headhunters, John McLaughlin et Shakti, Larry Coryell et enfin Weather Report ! 40 francs, j’ai encore le billet et justement un des objectifs de la soirée de ce jeudi au Rocher est de le faire dédicacer par Monsieur William. A l’époque « Spectrum » son premier album désormais légendaire était déjà sorti depuis près de trois ans…

Il était donc là hier soir pour jouer son dernier album « Tales from the Skeleton Coast » un hommage à ses racines ancestrales namibiennes. Né panaméen et arrivé très jeune aux USA, atteignant les 70 ans il se penche ainsi sur ses lointaines origines. Une musique certes influencée par l’Afrique – c’est à la mode car Marcus Miller, la semaine prochaine au Rocher, vient de faire la même chose sur son dernier album – mais dont sa culture musicale américaine et internationale est omniprésente.

Musique très écrite, complexe, pas funky, pas très groovy où la batterie est bien sûr centrale mais très marquée par les deux claviers, notamment du synthé – peut-être trop – qui ramène aux années où l’on ne parlait pas encore de jazz fusion mais de jazz rock.

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Aux claviers, côté jardin le jeune Steve Hamilton très sobre, côté cour la sensationnelle Camélia Ben Naceur son énergie et son talent. Un bonheur à regarder et à entendre. A la – grosse – basse cinq cordes, sous son chapeau l’Anglais Michael Mondesir. A la guitare, presque le régional de l’étape, le Luzien Jean-Marie Ecay, remarquable ; en plus de ses chorus électriques très punchy il va avec le même instrument nous régaler d’un solo de guitare acoustique (!) plein de délicatesse.

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Au-dessus de tout ce beau monde le patron, presque caché comme toujours, derrière un arc de cercle interminable de toms et de cymbales. Allez voir sur son site le cahier des charges du matériel pour ses concerts il est impressionnant. Le tout est de savoir s’en servir. Il sait toujours le faire, de cette rythmique caractéristique soutenue roulant sur ses deux grosses caisses, mais désormais moins tapageuse, remplie de finesse et de précision. Un régal pour les yeux et les oreilles. Un Maître.

Au quatrième morceau justement un long solo de batterie démarre, pas du tout violent, ce n’est pas l’orage qui arrive mais seulement un léger nuage, le « Stratus » que tout le monde attendait ! Indémodable.

Retour au dernier album, un groove retrouvé, final, public debout, on sent le groupe heureux, aussi heureux que la salle. Mais on ne peut pas se quitter comme ça. « Red Baron » réclament certains, le voilà donc et plus écarlate que jamais même. Camélia se libère de ses partitions et nous livre un chorus extraordinaire malgré son doigt blessé qu’elle nous montrera plus tard.

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C’est fini, le temps de s’extraire de la 650 et Mister Cobham attend son monde dans le hall derrière une pile de disques qui vont s’arracher. Une fenêtre de tir, j’en profite et me rue sur lui avec mon billet historique ; lui ne s’en souvient pas bien sûr, il en a tant donné de concerts. Bayonne ? Where is it, in Spain ? Ça y est j’ai son gribouillis sur mon bout de papier jaune fané, j’ai 21 ans…

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Camilla Ben Naceur et Jean-Marie Ecay  arrivent, retrouvent plein d’amis, bavardent. Billy était content du concert nous dit-elle, on la sent presque rassurée…

Rentrer chez soi comme ça, pas possible. Direction le Tunnel où Roger Biwandu, Nolwenn Leizour et Francis Fontès accueillent en guest la talentueuse polyvalente Shekinah Gatto au chant, à la flûte et au sax alto. La cave est bondée à la fin du premier set, ça fait plaisir. Tiens tiens de la visite – on s’en doutait un peu  – voilà la Marmotte et le Surfeur, ils viennent écouter leurs amis et collègues. Sir William lui est allé se coucher il était cuit. C’est ça aussi le jazz, une certaine simplicité de gens qui sont pourtant bourrés de talent.

Au fait une petite indiscrétion, nos deux invités surprises seront présents cet été à Jazz ô Lac, sur scène…

Philippe Desmond ; Photos : Thierry Dubuc, PhD (billet)

Un jeudi soir à Bordeaux…

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Le printemps pointe son nez en cette douce journée de mars, la soirée approche, mes proches m’interrogent « tu ne vas pas au Tunnel ce soir ? ». Et oui c’est jeudi et le jeudi c’est Tunnel, la cave de jazz de l’Artigiano Mangiatutto l’excellent restaurant italien de la rue des Ayres. Le problème c’est que ce soir comme tous les jeudis soirs aussi il y a un groupe au Caillou du Jardin Botanique à la Bastide et l’affiche est sympa. Mais il y a un autre problème. De l’autre côté du fleuve le Comptoir du jazz renaissant propose lui aussi une affiche intéressante…
Où aller, il y a d’excellents musiciens partout. Question difficile. Je vais prendre un joker Jean-Pierre, je téléphone à un ami : «Allo Thierry ? bla bla bla… bon on fait comme ça, à tout de suite ». Réponse C : je vais aux trois, c’est mon dernier mot !
20h30, les alentours du Caillou (entrée gratuite, bar, restaurant) sont très calmes, la fac voisine est bien sûr fermée à cette heure-là et il n’y a aucune activité dans le quartier. Pour garer sa voiture pas de problème, ça compte. Et comme en plus je suis à moto ! Quelques notes sortent de cette forme bizarre en forme de…caillou. Je rentre doucement, dans le restaurant quelques personnes attablées et d’autres sirotant un verre, l’ambiance est cosy, sereine, cool.
Un excellent trio est à l’ouvrage. Le trompettiste Mickaël Chevalier joue avec Hervé Saint-Guirons à l’orgue et Simon Pourbaix à la batterie. Au programme un hommage à Clifford Brown le trompettiste compositeur tragiquement disparu dans un accident de voiture en 1956 à moins de 26 ans. Du Bebop et du Hardbop, une trompette volubile, un orgue velouté et une batterie contrastée, le ton est donné. On voit la musique se faire, les musiciens sont à côté de nous et ça c’est une vraie chance. Les chorus s’enchaînent, un coup d’œil, un signe de tête on se comprend c’est du jazz. Dernier titre du premier set, le trio invite le tout jeune Alex Aguilera qui va prendre un magnifique chorus à la flûte ; très prometteur. Mon verre est fini, Thierry a pris quelques photos, c’est la pause, on discute un peu avec les musiciens et on file.
22 h, le quai de Paludate est encore calme, il est trop tôt pour les discothèques. Au Comptoir du Jazz (entrée 5€, bar) pas trop de monde, pourtant le sextet présent est de grande qualité. Shekinah Rodriguez (sa, ss) est entourée de Raphaël Mateu (tr), Sébastien Arruti (tb), Jean-Christophe Jacques (st, ss), Guillermo Roatta (dr) et Olvier Gatto (cb, arrangements et direction musicale), que des très bons. Sur la scène exiguë et mal fichue du lieu ils sont un peu serrés d’autant que Sébastien a un physique de première ligne – basque bien sûr – les cuivres sont devant et les deux autres cachés derrière au fond. Alain et Irène Piarou sont là, en effet Action Jazz se doit de prendre contact avec la nouvelle direction du Comptoir duquel le jazz avait un peu disparu ces derniers temps. Sur scène le sextet rend hommage au Duke…sans piano. Petit à petit les gens arrivent.

« C jam blues », le délicat « «In a sentimental mood » le morceau de jazz préféré de Shekinah, bien sûr « Caravan » réarrangé par Olivier Gatto avec notamment des contrepoints bien sentis en soutien de chaque chorus de cuivres. Les deux sax se répondent, la trompette chante et le trombone gronde ; derrière ça tient le tout comme la colonne vertébrale Là aussi connivence entre les musiciens, applaudissements réciproques lors de tentatives osées ; ils cherchent, ils trouvent, ils nous régalent. Mais le temps passe, arrive la pause. Thierry reste là, il n’a pas fini ses photos – c’est un perfectionniste – pour moi direction centre-ville.

23h30 au Tunnel (entrée gratuite, bar) où ce soir c’est la jam mensuelle. Le maître du lieu est Gianfranco et le responsable musical en est Roger Biwandu, pas moins. D’octobre à fin avril c’est le rendez-vous incontournable des amateurs de jazz. Ce soir autour de Roger aux baguettes, François Mary à la contrebasse et Stéphane Mazurier au clavier Rhodes (instrument à demeure et obligatoire !). L’originalité du Tunnel c’est autour d’une rythmique habituelle la « Dream Factory » Roger toujours, Nolwenn Leizour à la contrebasse et Hervé Saint Guirons au Rhodes en général, la présence d’un invité ou deux différents chaque jeudi à partir de 21h30. Mais ce soir donc c’est jam. Quand j’arrive dans la cave pleine à craquer le trio a été rejoint par Dave Blenkhorn, Yann Pénichou et leurs guitares ; il me faut quelques instants pour reconnaître le morceau soumis à la douce torture des improvisations. Ça groove grave, la voute de la cave en tremble, mais oui bien sûr voilà le thème qui revient imperceptiblement, ils sont partis dans tous les sens – pas tant que ça – et ils sont en train de retomber sur leurs pieds ; c’est « Watermelon Man » du grand Herbie Hancock. Le saxophoniste Alex Golino est là mais sans son instrument, pour le plaisir de voir et entendre les copains. Changement de guitariste, Roger appelle le jeune Thomas encore élève au conservatoire. Il s’en tire très bien les autres le félicitent ; pas par complaisance, le mois dernier un pianiste un peu juste s’est fait virer au beau milieu d’un morceau… Roger rappelle Dave Blenkhorn pour un titre dont ce dernier ne se souvient pas. Je suis juste à côté de lui et j’entends Yann Pénichou lui chantonner brièvement le thème. Trente secondes plus tard Dave mène la danse parfaitement… Il est minuit trente, le set s’achève devant un public ravi.

Voilà donc un jeudi soir passionnant de jazz à Bordeaux ; des endroits accueillants, des musiciens remarquables, des amateurs comblés. La scène jazz de Bordeaux est en plein renouveau et ça c’est vraiment une bonne nouvelle. Pour savoir ce qui se passe, suivez www.actionjazz.fr sa page et son groupe Facebook, les pages FB des artistes ou des lieux cités, ou le groupe FB « qui joue où et quand ? ». Sortez écouter en live tous ces beaux artistes, ils n’attendent que ça et ils méritent votre présence. Nous avons de vrais pros à Bordeaux soutenons les, ce n’est que du plaisir !

Allez il faut rentrer, thanks God, tomorrow it’s Friday mais y’a aussi école. Place à la musique des échappements…

Philippe Desmond ; photos : Caillou et Comptoir Thierry Dubuc, Tunnel PhD