Jazz à la Tour – Lesparre

par Philippe Desmond

13775869_10209764865500135_8943935290716120074_n

Gros week-end de jazz, trop gros même ! Pensez donc quatre festivals dans le coin : Saint Emilion, Andernos (prochaine Gazette Bleue) , Sanguinet et donc Lesparre, la 21ème édition de ce sympathique festival médocain. Les soldats d’Action Jazz se déploient donc en petits commandos, le mien se réduisant à moi-même et donc sans un de nos magnifiques photographes…

Au pied de la Tour de l’Honneur, vestige d’un château du XIV siècle, le festival a pris ses quartiers. Le cadre, l’ambiance champêtre et les bonnes odeurs de grillades rendent instantanément l’endroit sympathique. On est ici en famille aussi bien dans l’organisation que dans le public. Richard Messyasz est le seigneur du château, plus précisément l’organisateur du festival et m’accueille avec gentillesse ; un passionné, un de plus !

IMG_0968

Au programme ce vendredi soir le Hot Swing Sextet avec Jérôme Gatius (cl), Thibaud Bonté (tr), Erwann Muller (g), Ludovic Langlade (g), Franck Richard (cb), Alain Barrabès (p) et Benoît Aupretre (b). Et oui un sextet de sept musiciens ! Belle époque du swing, cette musique qui fait danser ; mais pas ici, car ici on mange ! Le public est en effet attablé, une cuisine de campagne dans une aile du chapiteau alimentant tout ce monde, une cinquantaine de spectateurs – au régime ? – occupant eux une autre aile du chapiteau.

IMG_0971

On passe du stride au swing, Jérôme et Thibaud enflamment la scène et heureusement le public mais on reste à table. Toujours un bonheur de voir ce groupe dont les prestations sont enthousiasmantes, aussi bien pour les amateurs du genre que pour les novices ; ce swing accroche l’oreille et la qualité des musiciens n’est plus à démontrer. Beau succès.

Le Jazz Chamber Orchestra est là pour les animations et les transitions, l’occasion pour Alain Barrabès de quitter le piano pour son sax et surtout de faire le clown ; son imitation de Baloo se frottant le dos sur un arbre provoque les hurlements du public (qui a apparemment fini de manger) tout cela bien sûr avec une musique de qualité, ici donc le « il en faut peu pour être heureux ». En effet pour se permettre faire les clowns avec de la musique il faut être d’excellents musiciens et c’est le cas.

IMG_0975

L’autre groupe sur scène de la soirée est l’Afro Borikén J*** Septet, une formation construite par et autour d’Olivier Gatto. Bien sûr Shekinah Rodz est là pour nous faire profiter de sa voix et de son talent aux sax, à la flûte et aux congas ; elle est estupenda!

IMG_0978

Le fidèle et excellent Mickaël Chevalier est à la trompette. En plus de ces musiciens bien connus chez nous le public a la chance d’avoir une brochette internationale de grande qualité : au piano le grec Dimitris Sevdalis qui s’avère un maître de la salsa (salsa oui, mais loin du tzatziki), le suédois installé à NYC Michaël Rorby impressionnant au trombone, le batteur américain Justin Varnes, qui in extremis a trouvé une batterie et enfin la guitariste israélienne au look presque inquiétant mais aux doigts magiques Inbar Fridman, qui in extremis a trouvé un ampli.

IMG_0982

Des émotions donc pour le leader Olivier Gatto toujours aussi indispensable à la contrebasse. Il me confie avant le concert que le répertoire est adapté à la soirée, c’est à dire une découverte de plusieurs styles de jazz pour un public non spécialiste mais à séduire. L’objectif sera atteint, dans le mille !

IMG_0979

Départ latino sur un rythme déjà très élevé ce qui tombe bien car le public est un peu bruyant. Du swing notamment en trio piano, contrebasse batterie sur un tempo d’enfer, une ballade chantée par Shekinah qui enchaîne sur une salsa pimentée de Puerto Rico en faisant chanter le public, reprise à fond pour présenter les musiciens. Olivier aura eu le temps de rendre hommage à Richard Messyasz qui voilà plus de trente ans alors officier l’a enrôlé dans l’orchestre de jazz de l’armée de l’air lui le conscrit débutant à la contrebasse, lançant ainsi sa vocation. Une famille ce festival je vous dis.

Pause avec le JCO et son énergique bonne humeur musicale et retour au septet et le magnifique « Little Sunflower » de Freddie Hubbard introduit par Olivier Gatto sous les « chut » de ceux de devant envers ceux du fond et une régalade de flûte de Shekinah. Chacun va y aller de son chorus pour une concentration de talents incroyable ; les mêmes seront le lendemain soir autour de Sébastien Arruti au festival de St Emilion sur un autre répertoire pour un autre concert éblouissant.

Car oui ce soir le concert est magnifique. « God bless the child », puis « What a Wonderful World » la voix de Louis Armstrong étant rajoutée par dessus les instruments ; et bien non, piégés que nous sommes, la voix c’est celle de Richard Messyasz qui arrive tranquillement de derrière la scène ! Un tabac bien sûr !

IMG_0991

Des soirées comme ça j’adore, c’est détendu, les gens sont ravis, ne font pas la fine bouche loin de ce foutu cliché du jazz réservé à une -pseudo- élite.

Le samedi dans la même ambiance de kermesse se produisait The Swinging Duo » et l’Aquitaine Big Band, mais un festival dans un autre pays de vin m’appelait…

Accords à Corps, L’Entrepôt Le Haillan, le 06/02/2016

Par Dom Imonk, photos Marie Favereau.

ACCORDS A CORPS LE HAILLAN 3

Il y a quelques années, le pianiste Omar Sosa avait été invité à animer une « master class » au collège de Marciac. Tous les spectateurs qui étaient venus le voir, s’attendaient à ce qu’il parle (et joue du) piano. Logique, mais il n’en fut quasiment rien. En effet, le musicien évoqua surtout le corps de l’être humain, l’attention, le soin et l’écoute qu’on lui doit tous, et la danse, comme l’un des moyens naturels de son expression, de son équilibre et de son bien être. Il développa cela en expliquant que tout musicien devrait jouer sa musique en dansant dans sa tête. Quelle poésie, et quelle évidence. Il est probable que quelques free fans pensèrent peut-être au mythique « Dancing in your head » d’Ornette Coleman. Tout en dansant et en frappant dans ses mains, Omar Sosa fit ainsi se lever toute l’assistance, tous âges confondus, en une danse collective, c’était irréel. Un peu de piano vint certes clore l’entrevue, mais quelle leçon !
Caraïbes obligent, il y avait de ce climat dans la soirée « Accords à Corps », samedi dernier à L’Entrepôt du Haillan, qui clôturait, à guichets fermés, une ambitieuse résidence menée depuis le mercredi par le contrebassiste Olivier Gatto. Il s’agissait là de rendre un fort hommage, musical et chorégraphique, aux musiciens portoricains qui, bien avant l’influence cubaine, avaient déjà su célébrer un mariage naturel entre le jazz nord-américain originel et les musiques afro-caribéennes. Dans un billet de présentation, Olivier Gatto cite des artistes tels que James Reese Europe, Noble Sissle ou Duke Ellington, connus pour avoir su innerver cette pulsion au jazz. On pense aussi à Charlie et Eddie Palmieri, d’origines portoricaines, et à la nouvelle génération menée par Miguel Zenon et David Sanchez.
C’est donc au spectacle d’une union « musicale et dansante » que nous étions conviés : L’imposant octet « Afro-Borikén J***Ensemble » – qui s’était déjà produit en une formation légèrement différente l’an passé dans les Scènes d’Eté – jouant la musique, et une belle vingtaine de danseuses et danseurs, partagés entre Tempo Jazz (Marie-Hélène Matheron), le Pôle d’enseignement supérieur de la musique et de la danse de Bordeaux Aquitaine (PESMD, Josiane Rivoire et Danielle Moreau) et le Jeune ballet d’Aquitaine (Christelle Lara Lafenetre), assurant les chorégraphies.
Pour former son groupe, Olivier Gatto a réuni des pointures « planétaires ». Deux musiciens portoricains, Tito Matos (percussions et chant), leader de « Viento de Agua », et Shekinah Rodz (saxophones soprano et alto, flûte, chant, percussions), ainsi que Dimitris Sevdalis, pianiste grec au fin toucher latin jazz, Mickaël Chevalier, trompettiste italo-français, Michaël Rörby, tromboniste suédois fixé à New York, Sébastien Iep Arruti, tromboniste et arrangeur basque et Dexter Story, batteur multiple, venu de Los Angeles. Précisons qu’Olivier Gatto, natif de Manosque, a étudié un temps au Berklee College of Music de Boston (il a promis qu’il nous raconterait cela un jour…) et a notamment collaboré avec Salif Keita et Cesaria Evora. On retrouve bien ses goûts dans un judicieux choix de morceaux, pas toujours très connus, piochés dans le répertoire moderne du jazz, ce qui, enrichi du punch et du superbe jeu de son groupe, a permis de créer l’impulsion nécessaire à l’envol des danseurs.

ACCORDS A CORPS LE HAILLAN 4
Les musiciens sont arrivés tirés à quatre épingles, cravates, costumes sombres, avec une Shekinah Rodz rayonnante. La classe ! Le concert a débuté sur les chapeaux de roues avec un remarquable « Isabel, the liberator » (Larry Willis), musclé, racé, sous tension, une perle, traversée par un lumineux chorus de Mickaël Chevalier, rappelant que Woody Shaw avait repris ce thème sur son album « Rosewood ». Atmosphère plus calme avec « Sleeping dancer sleep on» qui suit. Très beau titre écrit par Wayne Shorter, du temps où il faisait partie des Jazz Messengers d’Art Blakey (album « Like someone in love »), joué avec justesse et un profond feeling, idéal pour accueillir une première chorégraphie du Jeune Ballet d’Aquitaine, souple, colorée et élégante. On retrouvera ce délicieux ballet sur une belle reprise du « Liberated brother » de Weldon Irvine. Olivier Gatto ne cache pas son admiration pour la « galaxie » Coltrane, et en particulier pour Mc Coy Tyner, dont le groupe reprend maintenant un « Walk spirit, talk spirit » empreint d’une spiritualité qui nourrit en profondeur un superbe chorus du contrebassiste, d’évidence dédié à Jimmy Garrison, autre étoile de ces cieux qu’il vénère. C’est Shekinah Rodz qui mènera ensuite « Dry your tears away », l’une de ses compositions, avec grâce et cette chaleur de jeu, aux saxes et à la flûte, qui s’affirme de concert en concert. Sur ce thème, elle chante aussi, d’une belle voix, habitée par une soul émouvante et pas feinte. C’est aussi l’entrée en scène des agiles danseurs du PESMD, dont l’inspiration sert une mise en scène captivante. On retrouvera un peu plus tard Shekinah au chant, sur « Un simple poema », une autre composition, posée sur un tapis de percus, feeling de braise à faire pleurer des statues. « Calypso Rose », composition de John Stubbenfield, au vif esprit porto ricain, voit Shekinah Rodz au soprano, et ce sont d’adorables petits danseurs du ballet Tempo Jazz qui investissent peu à peu la scène, en faisant de leur mieux, c’est très touchant. Ils sont bien vite rejoints par leurs aînés. Le ballet, mais sous une autre forme, revient et s’anime avec délicatesse sur un morceau qui n’est autre que le « Chan’s song » du film « Autour de Minuit », titre mélancolique signé Herbie Hancock et Stevie Wonder, rebaptisé en « Never said » pour Diane Reeves, et chanté ce soir avec beaucoup de feeling par Shekinah, à la lumière intime d’une lampe à la lueur jaunâtre.

ACCORDS A CORPS LE HAILLAN 5

Juste avant ce morceau, c’est le majestueux « Brother Hubbard » de Kenny Garrett qui s’est joué, les musiciens s’en sont donné à cœur joie, et le PESMD ne pouvait que s’envoler, gracile et aérien. Même les plus belles fêtes ont une fin, et c’est d’abord « Not Forgotten » d’Israel Houghton qui a commencé à mettre le feu, avec danse, chant, féérie de couleur, pendant que le groove du groupe surchauffait l’atmosphère. Puis vint un final dont on se souviendra avec « He reigns » de Kirk Franklin, tous les danseurs sur scène, des rondes, des croisements, de la joie sur tous les visages, du chant, des questions/réponses entre le percussionniste et les danseuses, passant une à une à cette jubilatoire épreuve, puis tous sont descendus de la scène, ils ont traversé le public qui leur faisait une standing ovation, et ont quitté la salle.
Ce fut un concert magnifique. Grâce en soit rendue à L’Entrepôt du Haillan pour sa vivacité et la richesse de sa programmation. Une salle pleine à craquer pour un concert, bien des lieux de l’agglomération en rêvent ! Chapeau bas à la qualité musicale de très haut niveau de l’ « Afro-Borikén J***Ensemble », et un grand merci à Olivier Gatto et à ses épatants musiciens, pour assumer la rude tâche de construire jour après jour l’histoire du jazz de notre région, et que l’on va bien vite revivre sur d’autres scènes et dans d’autres projets. Et enfin, qu’une nuée de colombes s’envolent en l’instant vers tous ces jeunes danseurs, leurs chorégraphes et ces précieux ballets, pour leur dire aussi mille mercis pour la finesse et la fraîcheur de leur arts.

ACCORDS A CORPS LE HAILLAN 6

Merci à Marie Favereau pour ses photos.

L’Entrepôt Le Haillan