Voyage à Tuba – suite du Printemps du Tuba

par Philippe Desmond, photos Philippe Marzat.

Le Rocher de Palmer, dimanche 9 avril 2017

L’avantage avec la musique, la vraie, l’intérêt avec les musiciens, les vrais, c’est que l’on est jamais au bout de ses surprises.

A priori « le Printemps du Tuba » ne nous concernait pas à Action Jazz. Le tuba et le jazz oui peut-être, avec un de ses dérivés, le sousaphone – ou soubassophone – celui qu’on enroule autour du corps, utilisé dans le jazz New Orleans ou en fanfare. Sinon le tuba… D’ailleurs à y regarder de près on devrait dire LES tubas car ils forment une famille entière dans les cuivres. Du bugle, et oui, au sousaphone, il y en a de toutes les tailles, de toutes les formes, des plus tubas que d’autres, des hélicons, des bombardons, que des noms sympathiques.

Mais il se trouve que la manifestation était organisée par des musiciens qui enseignent la musique mais surtout qui ont des attaches fortes au jazz : Gaëtan Martin éminent tromboniste de jazz et tubiste et Franck Dijeau chef de son big band de jazz entre autres. Et reconnaissez qu’un concert où on annonce 80 tubistes sur scène c’est alléchant. Et c’est comme ça qu’on se retrouve un dimanche après-midi ensoleillé, comme pas vu depuis des lustres, enfermé dans la 650 du Rocher.

Ils sont là tous ou presque les tubistes, mais, surprise, il y en a de tous les âges, des garçons, de nombreuses filles, certains de 7 ans, des adultes hommes et femmes, des amateurs visiblement et des pros, on en connaît comme Fred Dupin et son énorme sousa, un pilier de la scène New Orleans bordelaise.

Michel Godard et au fond Fred Dupin au sousa

Sur scène ça brille de mille feux. Ils sont venus des écoles de musique de la ville, de la région et d’au delà, grâce à leurs professeurs Franck Duhamel, Thomas Leforestier, Julian Cousteil, Joël Golias, Damien Sepeau, Jérôme Lallemand qui ont participé très activement à l’organisation.

C’est beau à voir et plein d’espoir pour l’avenir de la musique et donc pourquoi pas du jazz. Le répertoire ne va en effet pas être classique, allant de titres jazz NO funk à des arrangements contemporains sur de la musique baroque en passant par des titres de pop de Peter Gabriel, Sting et des Beatles.

Les deux invités de marque sont toujours là après leur splendide concert de la veille (voir la chronique précédente d’Annie Robert). Michel Godard est un des maîtres français du tuba, inclassable, brisant les frontières du classique, de la musique contemporaine et du jazz ; rien que le choix son instrument laisse à penser que le personnage est libre, un tuba anodisé bleu du plus bel effet.

Jon Sass – ça rime avec brass –  est son alter ego américain et hier soir ils étaient pour la première fois sur scène ensemble. Son tuba est à la mesure de son gabarit, géant.

La pédagogie de Michel Godard envers ce public composé de néophytes pour la plupart, venus en famille voir leur enfant pour beaucoup, est limpide, pleine d’humour et de gentillesse ; son intervention avec un trio de solistes de 6 ou 7 ans de moyenne d’âge tirant de leurs tubas des rugissements sur un fond chaud et cuivré de tous les autres était un moment de grâce.

Michel Godard nous fait aussi découvrir cet instrument insolite datant du XVème siècle le serpent, ancêtre du tuba. A contrario du saxophone qui est un bois fait en cuivre il est lui assimilé à un cuivre alors qu’il est en bois, recouvert de cuir et à embouchure en corne (autrefois en ivoire). Un son profond et chaud inattendu.

Michel Godard au serpent

Michel Godard au tuba nous montre ce qu’est la respiration continue ou circulaire, sur une improvisation nommée « Aborigènes » en hommage à ceux qui l’ont créée, aucun blanc pendant près de cinq minutes et surtout de la musique.

Jon Sass lui nous démontre le modernisme de l’instrument, le mêlant notamment de hip-hop. De son énorme tuba il est capable de tirer les finesses les plus inattendus comme les grondements les plus fous.

« Fragile » de Sting nous est apparu dans une version hors de toute référence musicale, métamorphosée par ces 80 cuivres, une émotion palpable, de la beauté pure ; très bel arrangement de Gaëtan Martin. Et tous ces petits qui jouent ça, réalisent-ils ?

Gaëtan Martin à la baguette devant Jon Sass

« Helter Skelter » des Beatles il fallait y penser et bien ils ont osé et heureusement, quelle énergie ! Habib Daabour, un tout jeune batteur assisté du chevronné Julien Trémouille, assure le beat derrière ; Franck Dijeau est au clavier et visiblement s’éclate alors qu’un guitariste vu très récemment ici même dans l’univers si différent de Post Image régale à la guitare, Patricio Lameira.

Habib Daabour et derrière Patricio Lameira et Franck Dijeau

Venu là presque par hasard, je suis sur le postérieur, pour être aussi poli que les cuivres devant mes yeux, des frissons me parcourent le dos et mes yeux s’embuent un peu…

Un vrai bonheur cette matinée dans l’univers du tuba !

 

 

Play list :

Black out in NYC (Comp. Bonerama Arrangement: Gaëtan Martin)

Book of Love (Peter Gabriel Arrangement: Gaëtan Martin)

Ballo Delle Ombre (Maurizio Cazzati Arrangement: Gaëtan Martin)

Ca va s’arranger (comp. Michel Godard Arrangement: Gaëtan Martin)

Helter Skelter  ( the Beatles Arrangement Jon Sass)

Fragile (Sting Arrangement: Gaëtan Martin)

The Wizard (Comp Bonerama Arrangement: Gaëtan Martin)

Michel Godard / Jon Sass « Tu vas voir, ce que tuba voir !!  »

par Annie Robert, photos Philippe Marzat

Rocher de Palmer
Cenon/ Bordeaux 8 mars 2017

Michel Godard et Jon Sass

Foi d’un pipeau à coulisse, si quelqu’un m’avait affirmé avant ce concert, que le tuba pouvait être un instrument inventif voire subtil, je lui aurais pouffé au nez sans ménagement…ouarf !

Quoi, ce gros tortillon cuivré, cette fausse trompette version XXL, cette espèce de balourd de fond d’orchestre…délicat ?
Voyons, soyons raisonnables : joyeux certes dans les bandas et les orphéons, pimpant c’est sûr, puissant sans conteste dans les musiques militaires…mais créatif et léger ?
Mea culpa. Faisant fi des clichés et des idées reçues, le concert de ce soir a prouvé largement le contraire, avec brio, en ouvrant l’océan des possibles.
Deux grands noms associés, deux grands maîtres de cet instrument, le français
Michel Godard et l‘américain Jon Sass venaient de guider les oreilles, les doigts et les souffles d’un dizaine de professeurs, de professionnels et de formateurs durant une master class dans le cadre du Printemps du Tuba qui se tenait à l’école de musique de Cenon.
La restitution live de ce travail fut magistrale et riche, la soirée des surprises à tous les niveaux.

Jon Sass

D’abord seuls sur scène et réunis pour la première fois, les deux tubistes ont déployé toute l’étendue de leur talent. Pédagogues, complices, proches du public, désireux de faire découvrir les capacités insoupçonnées de leur instrument, ils se sont glissés dans des bruissements d’éléphants joyeux, des claqués de langues et des mouvements de groove sans faille alternant chacun la ligne basse ou l’impro. Les embouchures, comme des cornes d’abondance se sont remplies de petits souffles, de chants murmurés ( on peut chanter en soufflant dans un tuba !!), de meuglements swing.

Michel Godard

Le tuba révélait peu à peu sa non-limite…Que se soit dans « Passa mezzo » de Michel Godard, sur un thème renaissance, ou dans « In Mémoriam », on s’est plu à suivre des phrasés rapides ou simples, des sons faibles tellement maîtrisés qu’ils s’approchaient de la contrebasse. On a suivi le solo de « Spectro walk »  de Jon Sass comme une marche dans l’inconnu remplie de changement de couleur et de tempo. Et on est resté pantois devant « Aborigène » un solo de Michel Godard autour des musiques australiennes et du Didjeridu , roulé dans un souffle circulaire sans silence avec une intensité croissante et décroissante sans pause aucune; une prouesse technique certes mais pas seulement : un vrai propos, une véritable atmosphère,
Retour au jazz proprement dit ( on ne s’en était pas vraiment éloigné…) avec « 
Beautiful Love » et la découverte d’un instrument étonnant, le serpent, ancêtre des tubas et des sax , qui accompagnait le plein chant au moyen âge, un long tube de bois courbé, dont on bouche les trous comme une flûte et qui a donné au morceau une douceur tragique et délicate, comme une mystérieuse trompette de brume claire.
Une découverte supplémentaire avec une galaxie de sonorités nouvelles.

Oscar Arabella au serpent et Patricio Lameira à la guitare

Puis se sont agrégés les dix stagiaires de la masterclass, avec toute la famille des tubas ( enfin presque, il paraît qu’il y en a d’autres….) : les euphoniums, les contretubas et les soubassophones plus une batterie et une jolie guitare. On est passé alors dans des mouvements collectifs, plus symphoniques avec Michel Godard à la direction d’orchestre. De «  Trace of grâce » à « Blue light » en passant par « Deep memories » les morceaux se sont enchaînés comme autant de chants et contre-chants, d’harmonisations délicates et de danses par-dessus le pavillon. Les soubassophones ont enfourché des solos improbables, la guitare leur rendant la pareille, un classiquo- jazz, tonifiant ou mélancolique. Ces diables d’instruments sachant décidément tout faire…

Mais les surprises n’avaient pas dit leurs derniers mots… des invités ( et pas des moindres) se sont glissé au fur et à mesure : René Lacaille a soufflé avec son petit accordina des lames de soleil, Jean Luc Thomas a fait s’envoler des pas de cigognes et des battements de cœur sur le flan de sa flûte traversière, et l’espagnol Oscar Arabella a charmé son serpent rien que pour nous.

René Lacaille et Michel Godard


Tout cela dans une dimension épique et surtout cohérente… De passionnants duos, des sons joyeux et naturels, personne ne cherchant à se pousser du coude ou du piston mais à créer un réel instant d’échange musical, voilà ce qui a caractérisé cette seconde partie qui s’est terminée sur un dernier morceau avec une entame renaissance et une furieuse biguine terminale… Du lourd et du bon, du subtil et de l’étonnant, du miel et du poivre.

Jean-Luc Thomas

Michel Godard et Jon Sass ont prouvé ce soir que peu importe l’instrument finalement, qu’il soit facile ou pas, familier ou pas, clinquant ou pas, charmeur ou pas. Au-delà de la virtuosité, seuls comptent le projet et le discours et ce soir-là, il y en avait à foison.
Le printemps du Tuba s’est poursuivi dimanche par un concert géant réunissant 80 stagiaires , un concert qui n’était sûrement pas  « à bout de souffle » comme dirait Godard !!

Gaëtan Martin organisateur du festival avec Michel Godard et Jon Sass