Jazz Ô Lac

Par Philippe Desmond, photos Alain Pelletier

Dès l’arrivée à Jazz Ô Lac la première impression, c’est la beauté du site. La scène est adossée au lac de Lacanau juste à côté du petit port de plaisance. Pour l’atteindre il faut prendre une allée de stands, de restauration bien sûr et aussi beaucoup d’autres occupés par des artistes, peintres, sculpteurs, bijoutiers… Il y a même un rassemblement de voitures de collection, bref, l’endroit est accueillant et ça compte dans un festival même si l’entrée y est – c’est remarquable – gratuite.

Deux groupes sont programmés ce soir : Clara Cahen trio et les Jazz Paddlers.

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Clara Cahen est une découverte de l’organisateur que tout le monde ici appelle Phi-Phi. C’est lui le chef d’un orchestre de bénévoles bien sympathiques grâce à qui cet événement est possible ; ça aussi ça compte. Phi-Phi me livre sa légère inquiétude au sujet du pari qu’il a fait de choisir cette chanteuse grenobloise quasi inconnue. Elle est accompagnée du guitariste Lucas Territo et du contrebassiste Michel Molines qui vont se révéler de remarquables musiciens, le premier très inventif et prolixe sur sa guitare acoustique, le second expressif et musical tout en assurant une rythmique carrée. Elle, après un début hésitant, cachée par son chapeau et ses lunettes noires nous offre une voie haute très claire, s’exprimant sans forcer avec une aisance certaine, « elle me rappelle Ricky Lee Jones » me souffle ma voisine. Des créations, des reprises bien interprétées au sens réel du terme : « Love for sale », « Crazy », « Ces petits riens » puis une improvisation autour de « Hit the Road Jack » où Clara s’avère une très bonne scateuse  et le set va passer très agréablement. Derrière le lac vit encore, deux canadairs dans un ballet très précis viennent remplir leurs réservoirs, quelques bateaux rentrent, le ciel rougeoit,  puis jaunit à mesure que le soleil s’enfonce dans les pins. Le set s’achève, Phi-Phi a le sourire, le succès a été là.

Les stands de nourritures et la buvette sont pris d’assaut, la musique certes ça nourrit l’esprit mais à 21 heures d’autres besoins se font sentir.

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Les Jazz Paddlers entrent en scène. Mais quel est donc ce groupe au nom mêlant musique et glisse ? Un projet initié par un guitariste de la région et surfer lui-même, celui qui fait partie de la formation actuelle de Billy Cobham après avoir joué avec Didier Lockwood, Claude Nougaro et tant d’autres, le grand Jean-Marie Ecay. L’idée est de réunir une formation de surfers mais surtout – on va vite l’entendre – de super musiciens.

Aux claviers, la Marmotte, Camélia Ben Naceur elle aussi titulaire chez le grand Billy. C’est toujours un régal de voir et entendre ce petit bout de femme qui est une boule d’énergie musicale, si expressive dans son jeu et qui groove grave.

A la basse, David Faury surfer de Labenne et redoutable sideman, à la batterie Joris Seguin, le jeune batteur bordelais qui s’est déjà fait une belle réputation – méritée – dans le milieu. Si je ne suis pas capable de juger des performances de glisse de nos compères, musicalement ça tient très bien la vague.

Le répertoire est essentiellement bâti sur des compositions de JME. Du jazz fusion et du blues. Jean-Marie Ecay est un sacré guitariste qui a le mérite de ne pas jouer au guitar heroe, il est notamment très à l’aise dans les ballades qu’il interprète avec beaucoup de sensibilité. Sa guitare silhouette – une Silent de Yamaha – au son magnifique est aussi élégante à voir qu’à entendre. Joli clin d’œil à Nougaro avec  « bras dessus, bras dessous » qu’il avait composé pour son ultime album en 97. Fin de set plus électrique avec quelques réminiscences de Jimi mais sans tapage, l’élégance toujours. Derrière, ça assure très grave, carré et précis. Mais l’attraction, c’est Camélia, elle arrive à faire groover la moindre ballade, arc boutée sur ses claviers, le nez dans les partitions – qu’elle travaille depuis huit jours m’a-t-elle dit – chantant chaque note, grimaçant, se tortillant, s’agenouillant, un vrai spectacle à elle seule. Quelle pianiste ! Que ce soit devant une poignée de spectateurs, quelques centaines comme hier ou des milliers avec Cobham elle est toujours au taquet ; « quand je joue je joue » me dira-t-elle.

Bien belle soirée encore ponctuée d’un incident insolite, un père en larme surgissant sur la scène et prenant le micro en pleine impro de blues à la recherche de son fils « disparu ». Avec toute cette eau si proche, l’inquiétude et l’émotion envahissent aussitôt l’assistance. Belle réaction de Jean-Marie Ecay qui jugeant que cela était plus important que la musique décide de ne pas reprendre le concert tant que l’enfant ne serait pas retrouvé ; heureusement et rapidement, l’enfant réapparaît et le quartet reprend comme si de rien n’était.

Pas de rappel, incident et début du feu d’artifice oblige, dommage car on aurait bien surfé quelques vagues de plus sur le lac de Lacanau

Bravo aux organisateurs –  sous la houlette de Gislaine Gaye – de réussir à mêler ainsi des spectacles de grande qualité à des manifestations populaires, permettant ainsi au public non initié d’élargir un spectre musical formaté par la télé et trop de radios.

 

 

ANNE QUILLIER 6 TET – Chronique de « DAYBREAK »

ANNE QUILLIER 6TET DAYBREAK

Par Dom Imonk

Parue le 01 mai 2015 dans la Gazette Bleue N° 10

Découverts il y a presqu’un an, au Festival Jazz 360 de Cénac (33), nous avions été impressionnés par ce groupe. Anne Quillier nous offrit en avant-première ses compositions, fraîches et modernes, empreintes d’une poésie fine et ciselée, avec par moment un côté enjoué, élégant et pêchu, qui relançait cette belle équipée. Une grande qualité d’écriture que nous retrouvons donc dans ce « Daybreak », sorti en début d’année, et qui a très bien été accueilli par la critique. Neuf compositions, aux climats variés, qui se succèdent et comblent nos appétits. Les influences évoquées par le groupe sont de haut vol et on les y ressent. Citons par exemple Wayne Shorter, Ambrose Akinmusire, David Binney, ainsi que Vijay Iyer et Aaron Parks, deux pianistes qui se voient dédié un morceau chacun, « Dance with Robots » pour le premier et « Aaron’s piece » pour le second. Tous les titres émeuvent, mais certaines compositions plus que d’autres, comme « Ondes de choc » ou « Lost continuum », qui ont une profondeur particulière. La qualité de jeu des musiciens est de premier plan, ils ne furent pas lauréats du concours national de Jazz de la Défense pour rien ! Nous sommes définitivement conquis par Anne Quillier, qui excelle au piano et au Fender Rhodes, guettant toute opportunité, ainsi que par ses complices, Aurélien Joly (tp, bu), Grégory Sallet (saxes), Pierre Horckmans (clarinettes), Michel Molines (contrebasse) et le drive de batterie, presque rock par moment, de Guillaume Bertrand. Une chose est sure, si cet album n’est que « l’aube » (Daybreak), alors attendons impatiemment la journée qui la suivra !

Par Dom Imonk

https://labelpinceoreilles.bandcamp.com/album/daybreak

Label Pince Oreilles