Show devant !!!

par Annie Robert, photos : Thierry Dubuc

Ibrahim Maalouf   « Red and Black Light »

Rocher de Palmer  24 /03 /2016

Ibrahim Maalouf

Ibrahim Maalouf

Ibrahim Maalouf  est pour moi un souvenir fort, rempli d’une qualité musicale, et émotionnelle très particulière. Découvrir «  Beyrouth » sous le grand chapiteau de Marciac, le son si singulier de sa trompette à quarts de ton, la clarté de son propos et la qualité de ses compositions, une salle en pleine communion, a laissé une marque d’une douceur un peu amère et pourtant adorée. Un grand et beau moment comme une douleur apprivoisée dans le flanc du Liban. Un trait musical comme il y en a peu.

Depuis le bonhomme s’est tracé une large et belle route. Musiques de films, improvisations géantes très relayées, opéra hip-hop, il travaille vite et beaucoup. Et cette boulimie, cette présence forte a tendance à agacer le milieu du jazz qui lui reproche parfois « d’avoir vendu son âme au diable ». Il faut dire que c’est également un homme d’affaire accompli, omniprésent médiatiquement, prolifique et qui aime mélanger les registres et les partenariats. Cette ouverture d’esprit est sa marque de fabrique. Alors ? Jazz, pas  jazz… ? Rock, pop, hip hop ?

Lui-même se présente souvent en disant qu’il ne sait pas vraiment. Du coup, il se peut que certains tenants d’un jazz pur et dur n’y retrouvent  pas leurs petits….

Il existe une sempiternelle histoire dans le milieu du jazz, à la fois un peu condescendante et envieuse… La différence entre un rockeur et un jazzman ? Le rockeur déploie dix  accords devant mille personnes, le jazzman mille accords devant dix personnes…Ibrahim Maalouf peut déployer mille accords, c’est certain et finalement ce n’est pas très important.

Ce soir, à l’occasion du concert autour de « Red and Black Light » les mille personnes étaient présentes, la salle était gonflée de mille respirations et de mille attentes, un public mélangé, jeunes et moins jeunes, familles et enfants.

Et les néons marqués Red and Black Light dormaient encore sous leurs belles italiques prêts à scintiller et à s’élancer.

Pour ce qui est des mille accords, je ne sais pas s’ils étaient là, mais mille puissances ça oui ! Les quatre musiciens sur scène ( Eric Legnini au synthé, François Delporte à la guitare, Stéphane Galland à la batterie) envoyaient plus de décibels que douze orchestres symphoniques survoltés. Il fallait s’accrocher à son nombril pour ne pas s’envoler. Les spectateurs découvraient un projet tout à fait différent, de l’Ibrahim Maalouf nouvelle mouture, du pop rock électrisé à fond exploitant toutes les facettes de l’électronique : boucles, distorsions, réverbs et effets appuyés, et tout cela dans un écrin lumineux à décoiffer les chauves. Comme diraient les plus jeunes que moi… un truc de Ouf !!

Red & black

Red & black

Du grand spectacle, sons et lumières, lumières et sons, jusque dans un numéro d’ombres chinoises très glamour avec danseur de hip-hop tenant une trompette. Projections, rais de lumières, spots colorés et rapides gérés par ordinateur. L’œil était autant sollicité que l’oreille et ce n’était pas peu dire.

Ibrahim Maalouf

Ibrahim Maalouf

C’est un grand et gros show, qui allait en s’enflant, où chaque effet était calculé, et voulu. Tapis de synthés, énergie surcalibrée s’imposaient sans ménagement et vous chahutaient les sangs dans une étrange expérience, à la fois dérangeante et étonnante. Les teintes orientales qui sont la marque d’Ibrahim Maalouf se frayaient par instants un chemin, rattrapées très vite par des rythmes implacables et un jeu intensif de sons superposés, dont le fil se perdait parfois pour ressurgir plus loin en boucles répétées. De beaux moments collectifs au tambour, de belles envolées de trompettes succédaient à la lumière blanche et aux saturations sonores quelques fois à la limite du douloureux .

Une énergie pure qui se voulait simple, efficace et directe. Un choix musical nouveau, différent. Certains spectateurs étaient enthousiastes, d’autres plus réservés, d’autres scotchés et indécis, oscillant entre le plaisir et la crainte.

Milles impressions donc, faute de milles accords peut être ( ou peut être pas ?)  Pourtant, il suffit parfois d’une simple note toute dépouillée, toute pleine, toute pure, toute sensible pour que l’émotion pointe le bout de son nez…la note claire de la trompette à quarts de ton par exemple.

Ce soir, la chimie musicale était à l’explosion de couleurs et de sons, à la folie, le remue-méninges était si puissant et si tourneboulant que l’émotion était partie en balade ailleurs, sans rien dire, discrète et un peu seule, en délaissant le grand et gros show, pour s’en aller glisser sur les branches bleues d’un cèdre du Liban. Pas de griffe émotive ce soir, juste des basses au creux du ventre et de la lumière au fond de l’œil. Mais franchement ça en jetait grave !!

Ibrahim Maalof "Red & Black"

Ibrahim Maalof « Red & Black »

De charme et d’ombre …

par Annie Robert, Photos : Thierry Dubuc

Hugh Coltman

Hugh Coltman

Hugh Coltman                        Salle du Vigean Eysines  17 /03 /2016

Dans le jazz, les «  tribute to »,« les hommages à »,« les reprises de »  sont des pratiques récurrentes et acceptées. Elles ne sont pas le reflet d’un manque d’imagination ou de créativité, ni le désir  de se mettre à l’abri. Bien au contraire, c’est une façon pour les musiciens de se replonger dans les heures passées à repiquer des solos, de creuser encore les microsillons bien usés par des écoutes successives, de rendre aux Maîtres tout ce qu’ils leur ont apporté. Et chaque fois c’est un sacré risque: celui de ne pas se montrer à la hauteur, de faire de la pâle copie (tiens, je pense à Bruel singeant Barbara ouh là.…), de ne pas restituer  le vif argent, l’axe vital d’un grand musicien.
Un pari osé mais tonifiant.

Ce soir, Hugh Coltman, le bluesman anglais à l’allure de beau gosse rockeur mais so british, nous invite dans l’univers de Nat King Cole pour les  40 ans de sa disparition, un grand retour en arrière dans les transistors et les postes en noir et blanc. Premier grand crooner noir, il fut parfois regardé de loin par sa propre communauté, qui le trouvait trop sage, trop lisse, trop consensuel, trop uncle Tom et pas assez revendicatif. Il faut dire que la voix de velours, les arrangements pur sucre étaient là pour amadouer les familles bien pensantes et les jeunes filles en fleur de la petite ou de la haute société blanche. Et pourtant ….
Nat King Cole fut victime d’un ostracisme racial violent lui aussi comme tant d’autres  mais c’était une victime sans colère et  la plupart de ses chansons s’épanouissaient quand même dans  l’amour et le romantisme. Il s’agissait de « sourire malgré tout », de rester digne et de garder à l‘intérieur la part d’ombre, de peur et de douleur.
C’est cette part d’ ombre que Hugh Coltman nous invite à explorer, en choisissant de révéler la face blues de Nat King Cole, en s’éloignant des arrangements candies qui lui collent à la peau.
Pour Hugh Coltman aussi, c’est une aventure nouvelle dans laquelle il s’est lancé avec humilité et un plaisir tendre. Plus connu pour son groupe pop/ rock  The Hoax où sa voix a fait merveilles,  il a découvert le jazz sur la pointe des pieds avec China Moses ou Eric Legnini, s’y est senti bien et y persiste avec raison.
Ce soir  c’est  un quartet de choc  qui l’épaule: Frank Agulhon à la batterie ( un solo d’une inventivité éblouissante et tout en douceur.. du jamais entendu !)  Christophe Minck à la contrebasse ( du funk et du rythme bluesy), Gael Rakotondrabe, au  piano ( swinguant, véloce et tonique, une belle découverte ) et Thomas Naïm à la guitare (  des solos d’enfer dont Clapton n’aurait pas à rougir…).

Hugh Coltman & Thomas Naïm

Hugh Coltman & Thomas Naïm

« Desenchanted » commence le set et la voix s’élève à la fois séductrice et ronde, légèrement voilée et émouvante : des suraigus d’une grande maîtrise, toujours pleins et parfaits, une puissance étonnante même sans micro et un swing à couper le souffle. Sans arrêt, Hugh Coltman va bousculer les rengaines, pousser les limites, transformer les arrangements, s’approprier les chansons. « Pretend » « Meet me » Sweet Lorraine » « Mona Lisa »  vont se retrouver chavirées, revisitées, rockysées , funkysées  sans perdre une once de leur charme et de leur efficacité mélodique. « Nature Boy » prend des allures d’opéra tragique et une battle s’engage entre la voix et le piano sur  « Lovin you »  dans une entente délicate. Eclats brillants de joie et de rythme et sombres échos se succèdent et se mélangent dans les mêmes morceaux. On a l’impression qu’une peau  a été enlevée, qu’un voile s’est déchiré et que les chansons se présentent à nues réveillées par une voix aux  inflexions rauques ou célestes. Une mention spéciale à « Smile » musique de Chaplin dont l’émotion nostalgique affleure et à « Morning Star » avec le seul accompagnement piano d’une simplicité vocale à fendre l’âme…deux chansons révélatrices  puisqu’on doit «  sourire même quand le cœur a mal… »
La soirée se termine sur un «  Walkin » en forme de rock endiablé, avec des spectateurs dansant (à fond pour certains !!) et tapant des mains et un rappel très tendre autour de «  Small Town » pour se quitter en douceur. Tous debout avec le même bonheur !

Gaël Rakotondrabe

Gaël Rakotondrabe

Hugh Coltman a bien réussi son pari, rendre un hommage à Nat King Cole en ajoutant sa griffe, son atmosphère et ses couleurs propres. Le charme et l’ombre s’entrelacent dans sa voix  pour en saisir les belles et tragiques nuances, il redonne à ces chansons si souvent chantées une profondeur insoupçonnée. Pour «  sourire quand même  quand le cœur a mal »  ….

Hugh Coltman Quartet

Hugh Coltman Quartet

Revoilà Robin McKelle à Bordeaux…

©AP_RobinMcKelle-5606

Par Philippe Desmond, photos Alain Pelletier

Revoilà Robin McKelle à Bordeaux, plus précisément à la belle salle du Vigean D’Eysines.Dernier passage au Rocher de Palmer il y a exactement trois ans. Ce soir c’est encore une organisation de Patrick Duval et de son équipe de Musiques de Nuit Diffusion ; mesurons la chance de les avoir.

Petite déception en arrivant ; apparemment il n’y a pas de section de cuivres Il n’y en aura pas et on l’oubliera instantanément Quatre musiciens, ses Flytones, Ben Stivers au clavier, Fred Cash à la basse (grosse basse !), Al Street  à la guitare électrique, Bill Campbell à la batterie qui démarrent en trombe puis l’annonce et l’arrivée de Robin. Et aussitôt la magie opère Un gros gros son pour une voix aux inflexions soul, rauque jusque ce qu’il faut et rock aussi parfois. Une présence étonnante devant ce combo ronflant et un plaisir manifeste partagé avec les musiciens ; avec le public le partage ne va pas tarder.

Le répertoire actuel soul blues s’est éloigné des débuts plus jazzy dans le registre du swing de big band. Elle avoue dans les interviews faire ce qu’elle dont elle rêvait, composer et jouer son propre répertoire. Elle a écouté Nina Simone, Gladys Knight, mais ne les singe pas. La plupart des titres joués seront ses propres compositions, en partie tirées du dernier album au titre évocateur « Heart of Memphis ». Memphis temple de la soul, les disques STAX, Otis Redding, Wilson Pickett, Eddie Floyd, Booker T and the MG’s, tant d’autres et maintenant Robin McKelle.

En un rien de temps elle se met le public dans la poche, pas de façon racoleuse, mais surtout grâce à son talent, à son charme bien sûr – malgré une tenue un peu kitch dont un fuseau aux motifs improbables – et à la qualité de son Français inhabituelle pour une Américaine. Du talent, du charme et en plus, elle est sympa ! Elle est aussi très expressive, usant gracieusement de ses mains et bras lors des ballades et se démenant sans retenue sur les titres rapides. Beaucoup ce soir vont repartir avec une petite piqûre de Cupidon dans le cœur, moi c’est fait.

Revenons à la musique. Un festival avec un groupe ronflant, tonitruant et parfaitement à son aise dans les ballades comme « Heart of Memphis » amené de façon très amusante et en Franglais (sic). Un « What you want » flamboyant, la reprise bien carrée du tube « Please don’t let me be misunderstood », un « Forgetting you » aux accents frappants de Janis Joplin rien moins, avec un triple faux final déchirant et l’ovation qui va avec. Derrière ça y va, ça régale, ça ensorcèle, le public crie lors des solos c’est chaud comme un été au Tennessee. Et elle, elle chante, mais elle chante !

L’instant des musiciens alors que la dame est partie reposer un peu sa belle voix avec un inusable « Green Onions » toujours rutilant et on repart pour une deuxième partie où à l’invitation de la dame et à la satisfaction des fourmis dans les jambes de tous le public se lève et vient même danser devant la scène. Elle va bien sûr descendre se mêler à cette ambiance ; quel bonheur ! Des citations de « Proud Mary » tout à fait naturelles tant Robin peut se rapprocher de Tina Turner parfois, deux titres de l’album précédent et en rappel le « Take me to the river »  d’Al Green repris par la salle entière. Des sourires sur tous les visages, elle a gagné et nous aussi finalement.

C’est fini. Et non, il nous reste une gourmandise à croquer, car Elle nous attend déjà dans le hall, certes pour dédicacer ses CD, mais aussi pour bavarder étonnamment fraîche et calme après cette magnifique prestation de plus d’une heure trente. Elle retrouve des têtes connues d’organisateurs locaux de concerts ou festivals, prend du temps avec chacun, évoque un tweet récent avec une personne qui ne lui est désormais plus inconnue, demande le nom de cette personne qui la suit sur Facebook (moi), propose des selfies. Le hall se vide, les lumières s’éteignent, l’organisation s’impatiente, mais elle est encore là à bavarder. Sympa je vous dis, pas diva pour deux dollars.

Bon Robin tu reviens quand ?

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Tendresse et complicité …


Richard Galliano / Sylvain Luc  salle du Vigean à Eysines 

par Annie Robert. Photos Thierry Dubuc

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Pas besoin de présenter longuement ces deux là.. Même s’ils n’appartiennent pas tout à fait à la même génération de musiciens, ils sont reconnus et aimés. Quasiment incontournables. Reconnaissables entre tous.
La guitare souple, délicate et pleine de soleil de Sylvain Luc, l’accordéon inspiré  accompagnateur des plus grands  de Richard Galliano se retrouvent pour un double hommage, à la fois à Edith Piaf et à sa compositrice Marguerite Monod mais aussi à Gus Viseur , compagnon de Django Reinhardt et un des premier à quitter le musette pour le jazz. Ah, l’amour, toujours l’amour, l’amour toujours…
Assis face à face sur scène, ils se quittent peu des yeux, sans surenchères, avec pudeur. Le thème et l’accompagnement passent en souplesse de l’un à l’autre, les improvisations se font souvent à deux sans qu’aucun ne s’y fourvoie.
Petits défis amicaux et  surprises musicales finissent dans des éclats de rire.
Richard Galliano sifflote « la vie en rose » sous le regard souriant de Sylvain Luc. On se surprend, on s’étonne, on s’amuse.
Des couleurs de swing, de brésil, de manouche ou de flamenco se déploient parfois pendant le même morceau. La nostalgie se fait tonique, le bonheur mélancolique… On se sent si bien avec eux deux, si proches, si complices de leur échange que les notes se font presque réelles voltigeantes comme des fleurs de pommiers. Cela pourrait être compassé, c’est simplement revigorant.
On ressort du concert apaisés et heureux. Etonnés également de voir que tous ces airs un peu désuets, si souvent remâchés et chantés, ont encore des secrets, des  trésors cachés, des pépites de  rythmes et de mélodies à offrir. Les deux complices ont donc su par leur spontanéité, leur technique sans faille mais aussi par la grande écoute et le respect mutuel dont ils ont fait preuve, nous les dévoiler.

Un concert qui fait du bien… tout simplement.

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