Chroniques Marciennes 3.10

Chapiteau de Marciac le 3 août  2017   Chronique Annie Robert, photos Thierry Dubuc

Emballé ou emballant.


Roy Hargrove Quintet / Roberta Gambarini
The Stanley Clarke Band

 

On passera rapidement sur le concert de première partie avec le Roy Hargrove Quintet qui nous a donné un concert empaqueté, emballé sans papier-cadeau à défaut d’être emballant, dans la veine d’un jazz néo classique au schéma traditionnel. On retiendra surtout la « petite forme » de Roy Hargrove, bien loin de ses vibrionnantes prestations habituelles : attaques hésitantes, duos pas toujours en place, chorus peu inspirés arrêtés en cours de route, voix parfois chancelante. Ses sidemen ont heureusement, solidement tenu la boutique avec beaucoup de professionnalisme et de qualités et Roberta Gambarini, elle en pleines formes ( !) a assuré un scat d’orfèvre de belle facture.

On a oscillé entre déception, inquiétude, petits éclairs de plaisir et soulagement et cela n’a pas contribué à faire de ce concert un moment qui restera.

 

Heureusement en deuxième partie, débarque Stanley Clarke entouré d’un band renouvelé de très jeunes gens qui frôlent à peine la trentaine. On ne présente plus Stanley Clarke, il est avec Marcus Miller un des fondateurs de la basse électrique, une icône du jazz fusion, un son reconnaissable entre tous, l’énergie même.

Porté sur un jazz électrique à haut voltage, pressé, chahutant, il va nous embarquer dans une soirée où la basse et la contrebasse vont se disputer le premier plan, où la virtuosité et la vélocité sont de mises. Une entrée en basse slappée, pleine de fougue nous colle dans du bien lourd, du bien gras, de l’efficace, du plein la poire.

La basse se fait guitare et le chapiteau est debout dès le premier morceau, heureux de retrouver vie et envie. Le rythme organique, tribal galope à perdre haleine, perché sur les bottes de sept lieux d’un ogre facétieux rempli d’une pulsation qui bouscule côtes et diaphragme. Suivra un « Love affairs » de 15 mn, exposé en douceur par le beau piano lyrique et expressionniste de Beka Gochiashvili et le bois frappé de la contrebasse, puis par un développement à la voix disturbée de Sean Mac Campbell pour une montée en acmé qui laisse sans voix.

Pas un instant de repos, pas un moment d’ennui, scats, breaks et chorus se succèdent, jamais les mêmes, jamais attendus menés à un train d’enfer par la batterie furieuse de Mike Mitchell.
Puis retour vers un morceau plus symphonique. Stanley Clarke est à l’archet, avec ses plaintes émerveillées. On retrouve là, tout son potentiel classique, ses belles phrases délicates. Sa dextérité n’est jamais autant mise en valeur que dans ses moments fragiles, simples où il atteint une beauté pure, où la contrebasse exprime ses vues et le bois de son âme. Sauf que la mélancolie n’est pas le style de la maison et que la révolution permanente n’a pas trop de temps pour l’introspection et la douceur. Le tourbillon reprend aussitôt, finie la pause.

Le «  Song for John » en hommage à Coltrane, est révélateur de cette urgence là, calme puis tempête. Stanley Clarke, en parrain attentif, prépare, il est vrai, la génération qui va lui succéder, s’en nourrit et la nourrit en lui laissant une large place. Et ses talentueux musiciens s’en donnent à cœur joie en chorus longs, appuyés par son accompagnement actif. Par instant, on a l’impression tout de même que la virtuosité n’est au service que d’elle-même, que la vélocité et l’exploit sont des buts en soi. Un départ d’athlétisme aux 100m !.(Ne manquent que les tenues fluo.)

Cette sensation est particulièrement vraie avec le batteur, un phénomène de 22 ans,  une énergie de bûcheron ( une cymbale se fera la malle sous ses assauts), une vitesse supersonique d’exécution et une capacité sans limites à occuper l’espace. Pourtant, un très beau moment de dialogue sur une base latino entre une  batterie ré-assagie, plus modeste et une contrebasse qui se fait percussions, remobilisera l’attention. La ronde funk repart de plus belle, elle nous vrille jusqu’au bout des tifs, nous absorbe les mains qui frappent en cadence. Les claviers en rivières soutiennent un groove ludique. Quelle fête, quel bonheur, quel musicien.


Rappel, re-rappel, re-re-rappel et encore, et encore. On finit funkés à mort, dansants, transpirants, claqués, bousculés mais heureux.


Emballés définitivement !!

 

 

 

Un écho de porcelaine bleue à l’opéra

Par Fatiha Berrak, photos Thierry Dubuc

Opéra de Limoges, le samedi 12 novembre 2016

Roy Hargrove Quintet

Roy Hargrove – trompette

Justin Robinson – saxophone

Sullivan Fortner – piano

Ameen Saleem – basse

Quincy Phillips – batterie

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Nous arrivons ce soir à Limoges, en direction de l’opéra sous un défilé de nuages éclatés qui dispensent leur fine pluie, il est presque 19h, il fait nuit nous sommes bien au coeur de l’automne, comme l’Opéra de Limoges est au coeur de sa ville, nous allons découvrir ce très beau lieu où se déroule le Festival de Jazz “Eclats d’Email“ du 9 au 20 Novembre … La programmation s’annonce d’ailleurs à la hauteur de ces jours d’effervescence avec entre autres Kyle Eastwood, Steve Kuhn, Bruce Brubaker, Itamar Borochov, Avishai Cohen (trompettiste), il y a aussi Matthew Skoller un incroyable harmoniciste du blues électrique ou encore un jeune et très talentueux pianiste toulousain Lorenzo Naccarato.

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Mais pour l’heure, nous sommes là pour découvrir Roy Hargrove un remarquable trompettiste originaire du texas … C’est Wynton Marsalis qui le découvre lors d’une visite dans son université, il lui ouvre alors les portes pour une tournée en Europe et au Japon.

A 19 ans le jeune homme étudie pendant un an au Berklee College of music de Boston puis rejoint finalement la New School de New York. Son premier album solo “Diamond in the rough“ trace ses pistes en 1989 jusqu’à son dernier album “Emergence“ en 2009 en tout 14 albums, sans faire l’impasse sur son groupe “The RH Factor“ et leurs “Distractions“ chez Verve records en 2006 un (EP) “Strength“ en 2004 ainsi que “Hard Groove“ en 2003“

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En tant que sideman, Roy Hargrove aura enregistré une vingtaine de disques avec bon nombre d’artistes dont John Mayer, Shirley Horn, Herbie Hancock feat Michael Brecker, Jimmy Smith, Erykah Badu et plus récemment, Cyrille Aimée.

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Tout le monde est confortablement installé sur son siège rouge de joie à l’idée de nous accueillir.

Nous avons juste le temps de plonger notre regard sur la foule bien rangée à l’étage en dessous, la salle est comble et calme … Le temps de lever les yeux pour apercevoir un petit groupe de spectateurs isolés volontaires sur leur perchoir “les aigles du soir“… Enfin les rideaux qui séparent la scène des coulisses s’entrouvrent, le quintet entre en coeur, cinq silhouettes souples, 5 musiciens à l’allure classe mais avec une décontraction toute naturelle, chacun gagne sa place et le saxo immédiatement prend la parole et ne la cède plus avant un bon moment il est bavard presque en colère il est pressé, monte le ton, chacun lui permet l’expression jusqu’au bout du souffle et du souffle il en a … Une chose est sure, tous en redemandent. Il y a aussi ce passage où Roy Hargrove nous parle tout bas et nous tient au creux de sa main, nous qui sommes accrochés à ses yeux clos pour mieux voir de l’intérieur où seules les notes le touchent …  Roy Hargrove chante « My Personal Possession » composée par Rose Marie McCoy et Charles Singleton. Plus la soirée s’écoule plus elle devient mélodieuse …

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Il y a sur scène comme un petit je ne sais quoi qui pourrait aussi par moment laisser planer une nuée de gravité, de fragilité, une fêlure voyageuse au parfum du climat nord américain, juste un certain quelque chose qui part et discrètement revient frôler nos pensées conscientes malgré nos beaux moments d’écoute. Ce parfum cet état d’âme d’un monde qui nous échappe et distribue des cartes que parfois nul n’a réellement souhaitées …

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On se croirait dehors quelque part, dans une rue vide ou presque, peu de passants sous un parapluie où pas. Les néons vifs se reflètent sur le sol où les larmes ruissellent, alors que Roy entonne “Never Let Me Go“…

On retiendra aussi ses quelques pas de danse en toute finesse dans la pénombre d’un coin de scène comme des rayons de sourire.