Le big bang du Dal Sasso Belmondo Big Band

Par Philippe Desmond, photos Alain Pelletier

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« A Love Supreme » est une œuvre mythique. Cette longue suite créée par John Coltrane en 1964, plus de 50 ans déjà,  constitue le sommet de son art. Composée à l’époque pour un quartet (Trane, McCoy Tyner, Elvin Jones et Jimmy Garrison) le projet de la jouer en big band constituait donc une réelle aventure. Financé par souscription son aboutissement a eu lieu en 2014 avec la sortie de l’album.

Hier soir au Rocher le nombreux public a donc eu la chance de voir et d’entendre la restitution de ce pari audacieux. Quatorze musiciens (voir line up en fin d’article) soit dix cuivres autour d’un trio piano, contrebasse, batterie, Christophe Dal Sasso complétant la formation aux flûtes et aux bruitages. Dès l’intro le ton est donné, nous aurons droit non pas à un sax leader mais à trois : Lionel Belmondo exubérant et chaleureux, David el Malek élégant et l’homme à la casquette rouge François Théberge, plein de fantaisie aussi bien dans le jeu que dans l’attitude ; entre ses interventions il quitte son pupitre et se promène sur scène discutant avec ses collègues ! Mais surtout des très bons qui ne font pas acte de sacrilège au Maître. Les arrangements de Dal Sasso pour cette œuvre complexe et tortueuse vont s’avérer d’une grande richesse et d’une réelle variété.

Soudain après une longue intro foisonnante la contrebasse de Sylvain Romano entonne les quatre notes célèbres du thème « Aknowledgement » _ il y a quelques années ici même John McLaughlin avait conclu magnifiquement son concert avec ce thème – et les répète à l’envi, l’orchestre arrive progressivement, c’est magique. Belmondo va prendre un chorus fiévreux, la transe monte. Au cœur de celle-ci le drumming de Dré Pallemaerts qui fait honneur au jeu d’Elvin Jones.

Les moments de transe et d’explosions vont alterner avec les passages plus recueillis, les moments de grâce dans lesquels on voit les musiciens s’écouter, les yeux fermés, pris sous leur propre charme. Pour autant l’ambiance sur la scène est détendue, Lionel Belmondo est un sacré personnage plein de naturel et d’humour.

L’esprit de Coltrane est là, son œuvre est plus que respectée, elle est magnifiée. On aura même droit à des battles de sax à deux, à trois, des superbes chorus de trompette de Julien Alour, de trombone et même de l’énorme tuba, une prouesse de Bastien Stil. Un moment les cuivres s’effacent pour laisser s’exprimer le trio rythmique et le remarquable pianiste. Vraiment quelle qualité d’arrangements !

Peut-être que certains dans la salle attirés par le mot Big Band et croyant entendre du Glenn Miller sont surpris, ils ne pourront qu’être séduits.

L’œuvre s’achève la magie a opéré, la scène est recouverte d’une épaisse couche de notes, le public est presque assommé, groggy par tant de ferveur, d’émotion, de sauvagerie et de sensibilité.

La chaleur et l’humour de Lionel Belmondo vont faire redescendre tout le monde sur terre ; avant qu’on ne le lui réclame, il nous propose le rappel « non pour votre plaisir mais pour répéter, car la semaine prochaine  l’orchestre entre en studio » et en plus « on les attend au Plana ».  Il plaisante bien sûr ; pas pour le Plana. Un dernier titre de Coltrane « One Down, One Up » enflamme la salle, ovation.

Soirée d’exception d’autant plus qu’elle avait commencé en beauté avec Serge Moulinier (p) en trio avec Christophe Jodin (b) et Didier Ottaviani (dr). Un set superbe mélodieux fait de finesse et de délicatesse, reprenant le répertoire du dernier album du trio « Tyamosé Circle ».  Rien d’étonnant quand on connaît la classe des musiciens. Un triangle bien carré oserais-je dire…

Pour finir un grand merci à Patrick Duval et à son équipe de Musiques de Nuit Diffusion qui vraiment nous gâtent avec cette programmation 2015.

Lionel Belmondo saxophone ténor

Christophe Dal Sasso flûtes, bruitage

Dominique Mandin saxophone alto

François Théberge saxophone ténor

David El Malek saxophone ténor

Julien Alour trompette, bugle

Éric Poirier trompette, bugle

David Dupuis trompette

Bastien Ballaz trombone

Jerry Edwards trombone

Bastien Stil tuba

Laurent Fickelson piano

Sylvain Romano contrebasse

Dré Pallemaerts batterie

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Franck Amsallem – Chronique de « Sings Vol.II »

FRANCK ANSALLEM

Par Dom Imonk

Parue le 01 mars 2015 dans la Gazette Bleue N° 9

Franck Amsallem a passé vingt ans aux États-Unis, du début des années 80 jusqu’à son retour en France, à l’aube de ce siècle. Ce fut d’abord à Boston, où tout jeune il étudia un temps au Berklee College of Music, puis ensuite à New York où il se perfectionna à la Manhattan School of Music, avant que d’enregistrer en trio son premier album en 1992, « Out a Day ». Gary Peacock et Bill Stewart sont de la fête, la classe absolue ! Franck croque à pleine dent la « grosse pomme » qui l’accueille, en faisant ses armes aux côtés de grands du jazz. Parmi eux : Gerry Mulligan, Joshua Redman, Kevin Mahogany, et, sur disque, Joe Chambers, Scott Colley, Tim Ries et Leon Parker. Par la suite, il s’est associé à d’autres très sérieuses pointures, sur certains de ses albums, comme Elisabeth Kontomanou, Stéphane Belmondo, Rick Margitza, Olivier Bogé, Daniel Humair et Riccardo Del Fra. La liste est encore longue, et elle situe le haut niveau d’exigence de notre homme.
Ajoutons qu’aux quatre coins de la planète, ses tournées et participations à des festivals réputés furent et sont toujours nombreuses.
Ce nouveau disque est le onzième, et les photos de New York (de Gildas Boclé) qui ornent sa pochette, indiquent la passion demeurée intacte de Franck Amsallem pour cette ville fascinante.
Comme sur son précédent album « Amsallem sings » (2009), le pianiste a décidé d’ajouter ses cordes vocales à l’arc en ciel de sa musique. Mais c’est en trio qu’il nous revient, entouré de musiciens de renom, avec lesquels les liens sont forts. Sylvain Romano (contrebasse), au jeu solide, profond et délicat et Karl Jannuska (batterie), précision du drive, espace et envolées qui évoquent son Canada natal, offrent en écrin leur alchimie rythmique au jeu subtil, lumineux et généreux du leader. Franck Amsallem ne cache pas son admiration pour Hank Jones ou Ahmad Jamal, et on retrouve ce pigment dans le feeling new-yorkais qui l’anime, et qui pourrait aussi faire penser à un Kenny Werner. L’été dernier, j’avais eu le plaisir de voir ce trio, en after hours à L’Atelier (Marciac), le jeune Viktor Nyberg remplaçant Sylvain Romano ce soir-là. Le club s’était bien vite rempli, le concert en deux sets fut délectable. Un moment de grâce et d’émotion, tant la musique jouée collait au lieu, tournoyant de pierres en poutres et enveloppant le public d’une chaleur suave, qui fait la force de ce jazz-là. L’occasion d’apprécier en « live » la qualité de jeu de ce trio, mais aussi d’écouter le chant de Franck Amsallem en direct. On ressent dans sa voix un réel plaisir de chanter, un entrain et une expressivité qui sont maitrisés et contenus, une sorte de sobriété, sans effet gratuit façon crooner cheap, plutôt un côté chic et classe, qui ne choque pas. Il laisse sa chance aux mots qu’il dit, mais ne les materne pas trop. Si j’osais, je dirais qu’il y a dans sa voix un soupçon de Chet Baker et de Ben Sidran, qui est lui aussi pianiste. A part « Paris remains in my heart » signé par Élizabeth Kontomanou et lui, les thèmes abordés sont tous des reprises, pas toutes très connues, mais quelle musique! Neuf bijoux qu’on (re)découvre, de « Never will i marry » à « Two for the road ». On passe par des moments saisissants d’intensité, avec par exemple « If you could see me now », « Dindi », « How deep is the ocean » et un « Body and Soul » très recueilli. Quelques autres morceaux surprise sont là pour vous séduire et vous les écouterez en boucle. Bien bel album d’un jazz vrai et profond. On a comme l’impression furtive d’être revenu à New York City, l’espace d’un voyage éclair !

Par Domimonk

http://www.amsallem.com/

Fram Music Productions – FRA 002

Samy Thiébault 4tet au Caillou du Jardin Botanique (Bordeaux) le 04/02/2015.

Par Dom Imonk

Musicalement, ce début d’année 2015 s’annonce pour le mieux et les sorties de très bons disques prolongent un peu Noël. Quel plaisir de savoir qu’en plus, on va pouvoir bien vite en déguster les fruits en concert. Ainsi, il y a à peine une semaine, le Samy Thiébault Quartet ouvrait les portes de l’année jazz, avec son remarquable “A feast of friends”, consacré au groupe mythique « The Doors ». Samy Thiébault a un grand cœur et cette fidèle générosité qui le ramène dès qu’il le peut à Bordeaux, où il commença jadis ses études de musique au CNR. Hier soir, on l’a donc retrouvé avec ses camarades, au Caillou du Jardin Botanique, où la tournée girondine du groupe débutait. Une soirée entre amis, mais plus que ça, une vraie fête intime. Le concert a repris un certain nombre des thèmes du disque, et le traitement live leur a donné une nouvelle respiration, dont le souffle nous a emportés et conquis une fois de plus. Etre proche de la scène c’est l’idéal, pas besoin d’amplification, on voit tout, on entend tout, on est « dans » la musique. Dès « The Soft Parade » et « The Crystal Ship », les dés étaient jetés, et tout au long du concert, la musique allait ressortir, en combinaisons gagnantes formées de « Telluric movements », « Hara», en passant par « Light my fire » et bien d’autres exquises pépites. C’est de magie simple dont il s’agit avec ce groupe, pas de frime ou de calculs, mais du naturel, de l’humain et une alchimie entre ces quatre musiciens. Leur jeu de haut vol allie à chaque instant finesse, profondeur et élégance. D’évidence, une amicale complicité les unit, le titre du disque la nomme et, hier soir, elle a été scellée en force par deux sets captivants. Samy Thiébault a principalement joué de ce sax ténor qui instantanément enflamme l’espace et embarque le quartet, et le public avec, dans des envolées amples et brillantes, que le Trane ne renierait pas. En leader éclairé et ouvert, il laisse beaucoup d’espace à ses musiciens : Adrien Chicot a un jeu de piano qui émeut, par son subtil discours, où le romantisme à fleur de peau trouve grondante répartie en une main gauche assurée. Sylvain Romano est l’homme des lignes de basse indispensables, que ce soit en walking ou en chorus, il est le rythmicien qui joue à cache-cache avec la forêt des sons qui s’échappent de toute part, puis les piège pour en alimenter son écorce charpentée. Quant’ à Philippe Soirat, son drive de batterie nous a impressionnés, puissance contenue, groove, mais aussi science des affleurements et aspersions cuivrées qui éclatent ça-et-là, en bulles de rythme, notamment lors des chorus.
Puis est venue la fin de ce très beau concert et les rappels, l’occasion pour Samy Thiébault de poursuivre les plaisirs en invitant le temps d’un morceau, Philippe Gaubert, un ami du cru, excellent batteur dont on avait entre autres adoré le drumming aux côtés d’Ernest Dawkins.
Mais la fête n’est pas finie, loin de là ! Soyez rassurés, si vous n’étiez pas présents hier, tout n’est pas perdu ! La tournée continue ! Le Samy Thiébault Quartet rejoue ce soir au Caillou du Jardin Botanique, puis demain soir au Baryton à Lanton, et, enfin, Samedi et Dimanche à Gujan-Mestras, pour des masterclasses et des concerts. Comme quoi, quand on dit que Samy Thiébault est fidèle à notre région, on ne se trompe pas !

Par Domimonk

http://www.samythiebault.com/

Samy Thiébault Quartet – A Feast Of Friends – (Chroniqué page 17 de la Gazette Bleue N° 8 )
Gaya Music Production/Abeille Musique – STGCD005 815838

(photos faites avec mon téléphone, désolé pour leur piètre qualité)

ST + PG

ST 4TET

 

 

 

Samy Thiébault Quartet – Chronique de « A Feast Of Friends »

Par Dom Imonk

Parue le 01 janvier 2015 dans la Gazette Bleue N° 8

SAMY THIEBAULT QUARTET A FEAST OF FRIENDS

La Californie est une terre fascinante, mais la faille de San Andreas laisse ses sols en sursis, et fonde un peu l’urgence dans laquelle on y vit. C’est surement pour ça qu’en matière d’art, et de musique en particulier, les idées nouvelles y ont souvent bouillonné. Ainsi, au cœur des sixties, une forte « tectonique des plaques sonores » a commencé à mêler le rock, déjà porteur d’aventure, à des terreaux à forte teneur psychédélique et libertaire. Philosophie et spiritualité trouvèrent place pour amender ces fusions nouvelles, de même que l’esprit d’un jazz novateur, chez certains musiciens.
Beaucoup de grands artistes ont participé à ce séisme, comme Tim Buckley, The Grateful Dead et The Doors. Ces derniers eurent tôt fait de conquérir la planète, menés par Jim Morrison, chanteur poète visionnaire et provocateur allumé. Une comète fulgurante, partie bien trop vite en 1971.
The Doors ont touché plusieurs générations, et sont devenus cultes pour foule de disciples. Samy Thiébault en est un et l’on apprend que ce groupe l’a profondément marqué, à l’époque où il s’éveillait à la littérature, et étudiait philosophie et musique. On évoque aussi la passion du batteur John Densmore pour John Coltrane, ce qui a bien plus tard incité notre saxophoniste, coltranien d’âme, à replonger dans l’univers de son groupe fétiche.
Ainsi, après quatre albums très bien accueillis, dont les ambitieux « Upanishad Experiences » et « Clear Fire », le voici de retour, avec un « A feast of friends », plein à craquer, hommage aux Doors et à Jim Morrison. Ce titre d’album, c’est aussi celui d’un émouvant morceau tiré de « An American Prayer ».
Pari ambitieux pour Samy Thiébault qui a réuni autour de lui un quartet d’amis fidèles, musiciens fort talentueux, et ouverts à de telles expériences. Avec Adrien Chicot (piano, Fender Rhodes, effets sonores), Sylvain Romano (contrebasse) et Philippe Soirat (batterie), plus Nathan Willcocks, invité à poser sa voix troublante sur quelques interludes, il savait que les idées allaient circuler et scintiller comme des feux follets.
Près de la moitié des titres sont des Doors, mais ce n’est pas un simple « revival ». Dès les premières notes de « Riders on the storm », on est aspiré par un groove qui s’envole, flûte et sax aux commandes, le Fender Rhodes en garde rapprochée et le tandem contrebasse/batterie très affuté, avec la précise souplesse qui drivait les musiques des films et séries californiennes des années 70. Cette pulse élégante, la reconstruction jazz des thèmes des Doors, leur donne une autre vie et les booste, mais en préservant les jaillissements originels de liberté et d’esthétique neuve. Sous des éclairages variant à chaque fois, on retrouvera cet éclat dans les autres reprises, « Light my fire », « People are strange », « The crystal ship » etc… Les morceaux signés par le leader confirment ses talents de compositeur et d’arrangeur. Ils complètent à merveille les reprises, et on repasse en boucle « Telluric Movements », « Blue Words » et « Hara ». Les envolées de Samy Thiébault (sax ténor, flûte, darbouka) sont magnifiques et on les sent murir et aller de plus en plus loin, comme pour atteindre spirituellement l’âme de Jim Morrison. En cette quête, il est soutenu par un groupe en tous points épatant. Une impression africaine est aussi ressentie sur « Invocation » et sur le somptueux « Tribal dance » qui clôt l’album, où le jeu du saxophoniste n’est pas sans rappeler le souffle éthiopique d’un Getatchew Mekurya. Conclusion superbe, un peu comme un cheminement en plein désert, sur les traces de Théodore Monod…

Par Domimonk

http://www.samythiebault.com/

Gaya Music Production/Abeille Musique – STGCD005 815838