Guillaume Perret & The Electric Epic – Au Rocher de Palmer le 06/05/2015

Écrit par Dom Imonk
Photographies par Alain Pelletier

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Parfois, si l’on scrute les cieux nocturnes, on peut voir par moment de bizarres lumières, provenant d’on ne sait où, et dont l’évocation nous ferait passer pour des « David Vincent ». Sauf qu’hier soir, au Rocher de Palmer, l’une de ces lueurs, d’un rouge brûlant et changeant, est bel et bien venue se loger tout au fond de la gorge enflammée d’un saxophone, et toute la salle, bien remplie, pourra en témoigner : L’ovni Guillaume Perret & The Electric Epic a atterri sur les hauteurs de la belle endormie, pour venir palper le velours tiède de sa nuit.
Partout où ils passent, ces hommes sèment de la matière volcanique, mais salvatrice. Je me souviens il y a quelques années à Marciac, où, non contents d’avoir généreusement enflammé le chapiteau, ils avaient ensuite continué cette fête impie, dans les bois environnants, en une after-hours d’anthologie, terminée à l’aube. C’était leur premier album qui se jouait, paru en 2012 sur Tzadik (le label de John Zorn), une petite bombe furieuse et novatrice, qui voyait entre autres la lumineuse participation de l’ion libre Médéric Collignon.
Le disque qui a suivi est sorti l’automne dernier sur Kakoum Records, label de Guillaume Perret. « Open Me », c’est tout un programme, et celui du concert, où la plupart de ses titres ont été joués, manière pour le groupe de nous présenter leurs nouvelles orientations.
« Opening » et « Shoebox » enchainés ouvrent le bal, le ton est donné. Le saxophoniste crée une atmosphère éthérée, drapée d’un parfum oriental suave, mais les choses s’accélèrent bien vite et se muent en un speed jazz à l’électro mutant, assorti d’un beau thème, accrocheur et obsédant. On ressentira ensuite un climat plus « éthiopique », « Ethiopic Vertigo » (du 1°album) ou « Ponk » (de « Open Me ») ? Peu importe, on se laisse emporter par ce flow vintage. Suivront foule d’impressions variées. On percevra par moment des murmures électroniques, puis de lourds ondoiements de sax à la voix trafiquée. Des instants de pure finesse fleuriront, comme ce doux morceau où Guillaume Perret soufflera une belle comptine, dans son bec de sax délicatement aidé d’effets. On vivra aussi d’intenses palpitations telluriques au cœur du groove. L’occasion d’écouter, outre ses élégantes et précises parties rythmiques, les chorus majestueux de Nenad Gajin (guitare), et d’être rivé au sol par les lignes de basses abyssales de Laurent David, homme au look de viking, dont le jeu le place (pour moi) dans la lignée des Jack Bruce et autre John Wetton. Le drive puissant de Yoann Serra (batterie) est indispensable à la tenue du cap de cette navette cosmique. Il calme tout le monde, et épice même son propos de petits samples. Quant’ à Guillaume Perret, qu’il joue en mode acoustique ou en électro, son jeu est de haute soufflée et sa vision est celle d’une musique universelle. On le verrait même un jour créer un follow-up du genre « Acoustic Epic » ou même « Ethno Epic ». Mais pour l’heure, il y en a qui parlent de « heavy metal jazz », pourquoi pas ? De quoi faire toussoter les panassié(passé)istes. Souvenons-nous des Brecker Brothers, qui en 1978 avaient ouvert la voie avec leur très funky « Heavy metal be bop ». Que je sache, ça n’a tué personne ! Alors oui, il faut qu’existe et se perpétue ce genre de musique fusionnelle. Elle ouvre au monde et marie les styles. Elle est une passerelle d’échanges entre le jazz, le rock, le prog, le funk, l’électro, et même plus, et puis ce clin d’œil affectueux et insistant vers l’Afrique, permet qu’on pense un peu plus à elle.
En guise d’au revoir, deux rappels. Le premier, heavy en diable, épais, une électricité crépusculaire, lézardée par un chorus de guitare réellement éblouissant, mais les autres étaient aussi très chauds sur l’affaire. Et pour finir, un mood plus léger avec une sorte d’électro swing speedé, en forme de rengaine qui ne vous lâche plus, comme Miles Davis savait en jouer dans les 80/90s. Ce soir-là, on a ouvert la boîte à musique magique de Guillaume Perret & The Electric Epic, et les quatre diables qui en sont sortis nous ont invités à les suivre dans un voyage au bout des nuits étoilées de leur groove.

Écrit par Dom Imonk
Photographies par Alain Pelletier
www.guillaume-perret.fr

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Vincent Peirani – Chronique de « Living Being »

VINCENT PEIRANI F

Par Dom Imonk

Parue le 01 mars 2015 dans la Gazette Bleue N° 9

L’âme magique de l’accordéon est enfouie en l’homme. Il dit les joies et les tristesses, et crie les révoltes et les envies de fuir. Longtemps mésestimé, cet instrument a séduit quelques beaux esprits qui ont su le remettre dans la lumière. Vincent Peirani est de ceux-là. De brillantes études, classiques d’abord, puis jazz par la suite, le voient maintes fois primé et le poussent, depuis plus de dix ans, à tourner avec les plus grands et à se produire dans nombre de projets. Il a forgé son style dans une diversité d’influences, et ses envolées créatives le posent en digne héritier de certains aînés défricheurs et libertaires. Ainsi, par moment, on sent son inspiration proche de celle d’un Marc Perrone ou d’un Michel Portal, mais des connexions sont aussi ressenties avec d’autres libres penseurs du son, comme Guy Klucevsek ou Tony Cedras.
C’est une photo de Manfred Bockelmann, tirée de son album « Das Blau der Erde », qui orne la pochette du disque. Une énorme souche d’arbre bleutée, tournée vers le ciel, mais qu’à l’écoute de l’album, l’on verrait plutôt remise en terre, pour s’ouvrir de manière effrénée à la lumière et revivre. Une équipe de fidèles amis entoure Vincent Peirani et œuvre à ce regain. On retrouve ainsi son frère d’âme, Émile Parisien (saxophone soprano et ténor), Tony Paeleman (fender rhodes et effets) et Julien Herné (basse électrique et effets), avec lesquels il a déjà joué, et Yoann Serra (batterie), vieille connaissance et première collaboration. L’album est traversé de frissons électriques, qui activent une respiration certes jazz, mais la rythment des influx musicaux très variés du leader, que ses hommes captent pleinement. Ainsi, après les deux « Suite en V » qui ouvrent l’opus d’une mélancolie acidulée, au pouls progressif, nous voici plongés dans le « Dream brother » de Jeff Buckley. Intense profondeur électrique, en couches sombres comme les eaux du Mississipi, qui font penser, les yeux mouillés, au livre (au même titre) de David Browne, dédié à Jeff et Tim. Puis « Mutinerie », de Michel Portal, est introduite par de mystérieuses nappes, chercheuses et méditatives, à la façon d’une Pauline Oliveros. Pièce imposante, qui s’échappe ensuite en tourbillons fusionnels débridés. Un Émile Parisien, à son zénith, mène la danse d’un lyrisme virevoltant, accélération au sang mutin, diablement fouetté par clavier, basse et batterie en un groove païen, sous les ponctuations du maître qui veille. Diversité et beauté marquent les autres compositions de Vincent Peirani. En plus des « Suite en V » du début, il nous accueille sur les hauteurs de «On the heights », somptueux morceau qui dès l’introduction, en troublants arrondis de fender rhodes, invite à l’élévation. On flottera ainsi jusqu’à sa fin, dans un généreux éther sépia. Un peu les mêmes impressions sur un « Some Monk » hallucinant. Accordéon interrogatif, batterie et basse pointilliste qui font monter la pression, puis calme, et ça repart d’un formidable chorus de claviers, suivi du sax et d’une ritournelle à la Nino Rota. Le festif est présent, avec deux jazz mutants bien vitaminés. « Air Song #2 », alerte et enjoué, piqures d’electro et d’octaver, batterie et basse persuasives, accordéon et soprano associés de groove. C’est fou ! Et « Workin’rythm » tout aussi turbulent, jeu de tac au tac étourdissant, haut voltage d’un courant alternatif qui survolte les sens. Pour refermer ce bien beau livre d’images, voici « Miniature », que Vincent Peirani signe de son accordéon de clown triste, intime et rêveur. On ressort tout secoué par l’intense originalité de cette musique. On n’a pas rêvé, cet album est un être furieusement vivant !

Par Dom Imonk

http://www.vincent-peirani.com/

ACT 9584 – 2