Chroniques Marciennes 3.16

Chapiteau de Marciac le 9 août  2017, chronique Annie Robert photos Thierry Dubuc

Chacun cherche son chat…

Youn Sun Nah
Joshua Redman «  Still dreaming »

Chercher est peut-être la marque des grands : se renouveler, se perdre, se fourvoyer parfois, savoir retourner sur ses pas, apprendre de ses erreurs ou réussir sa mue, ne pas dormir sur ses acquis, sont des audaces que tous les musiciens n’enclenchent pas, des risques que tous ne prennent pas. Il est sans doute plus simple de rester dans ce que l’on sait faire et bien faire…et dans ce que le public aime et attend. Et après tout pourquoi pas ?

Les deux grands de ce soir s’engagent eux, en permanence dans cette voie difficile : changer, muter, se transformer, aller plus loin.


En première partie, Youn Sun Nah, la petite fée magnifique. Elle a voulu faire une pause après l’extraordinaire succès de « Lento » et le tourbillon de tournées qui s’en est suivi, pour aller voir ailleurs et autrement. Elle revient ce soir avec son nouvel album au titre clair «  She moves on ». Et de fait, on plonge dans un projet assez différent des précédents, davantage tourné vers ses succès à la mode coréenne, dans un tour de chant plus classique : moins d’étonnement, moins d’improvisations mais des chansons toniques ou romantiques, avec des sidemen affûtés et cohérents dans le projet. Dans les 3 premiers morceaux, nous voici face aux grands standards musicaux américains : belle et douce ballade, rengaine folk bien sur ses appuis avec le guitariste Clifton Hyde (Santiags aux pieds et Stetson sur la tête.) puis romance pop.

C’est avec le 4° morceau, emprunté à Jimi Hendrix que l’on retrouve la voix de Youn Sun Nah dans toute sa plénitude et sa folie : voix pleine, voix de gorge, voix de tête pour des virtuosités de dentelle, belle, équilibrée, puissante ou délicate. Elle joue sur une incroyable palette de timbres et de couleurs, une technique exceptionnelle qui lui permet de passer des aigus aux graves avec une étonnante facilité et un humour pimpant qui est l’autre face, savamment rythmée, de son heureux caractère. Quasiment seule avec son petit kalimba et la contrebasse de Brad Jones, elle entame « Black is the colour » comme une porteuse de nuages, puis  un dialogue scat avec sa batterie de Dan Rieser rappelant son fameux « Momento magico », puis un joli chant de Peter, Paul and Mary d’une tendre beauté. Après d’autres chansons, elle terminera le set d’ une voix de vieux rockeur enfumé pour une reprise rock à fond de  Tom Waits.

Mais c’est sa magnifique capacité à faire surgir l’émotion, en toute simplicité, en toute pureté  qui nous saute à la gorge et aux yeux dans le  2° rappel  avec « Avec le temps » de Léo Ferré accompagnée par Franck Woeste ( Piano et Rhodes) impeccable de bout en bout. Même si la mutation de Youn Sun Nah  laisse en partie partagé, du moins pour moi, parce que moins dense dans le choix des chansons, moins exigeante dans les audaces vocales, plus consensuelle, elle a du moins le mérite d’exister. C’est une artiste qui prend des risques et on la remercie pour cela, et également pour l’émotion qu’elle a procurée à un chapiteau vibrant  de bonheur.

 

La deuxième partie est consacrée au grand Joshua Redman, à son sax limpide à la belle rondeur. Sur la scène, les quatre musiciens sont installés très près les uns des autres comme pour un rassemblement amical, un moment d’échange à bâtons rompus et ce n’est sûrement pas innocent. Leur musique semble à la fois très écrite et très libre, gorgée de belles phrases claires, habitées et véloces, à la recherche également des petits interstices dans lesquels vont se glisser des éraillements et des crissements. Le groove ne se lâche pas d’un poil, toujours bien présent. Le dialogue ou plutôt les dialogues s’instaurent, une vraie conversation, à deux, à trois, ou à quatre. Cela s’emballe, se dispute, se cherche pour finalement se mettre d’accord. Chacun argumente, développe ses points de vue et accueille les croisements. Il y a parfois des moments de calme ou de surenchères, des disputes et des sourires, des digressions et des futilités, des sujets de fonds, des histoires et des anecdotes. Comme dans une vraie discussion entre potes.

Il faut dire que les trois musiciens qui entourent Redman sont des voix originales, de vaillants chercheurs de sons, de gros preneurs de risques : Scott Colley à la contrebasse étoffée, marquant de son sceau les nuances,

Brian Blade à la batterie capable du meilleur

et Ron Miles au cornet, un partenaire parfait, élégant, un imaginatif qui bouscule. Ils sont capables d’accueillir tout et d’impulser tout. Un beau groupe, soudé, ami.

« C’est la soirée la plus fraîche du festival paraît-il, on espère que  vous repartirez réchauffés ». Une petite minorité  du public ira se réchauffer ailleurs, trop bousculée peut être mais la grande majorité restera concentrée, oreilles bien ouvertes et ne sera pas déçue. Même si la sensualité n’est pas absente, le jazz de Redman est davantage intellectuel que charnel, plus pensé que joyeux mais il possède un allant, une dynamique et un souffle qui nous emportent. Les chorus éblouissants, parfois âpres, ne nous lâchent pas la main, et nous récupèrent sur une onde dansante. La variété, l’étonnement sont sans arrêt de mise.

C’est sur une quasi marche funèbre ponctuée à la contrebasse, et se terminant en feux de joie que se clôturera le set.
Une flopée de jeunes musiciens et de jeunes bénévoles éblouis arracheront un rappel  sur un blues lumineux dans lequel Joshua Redman chantera à la manière de Sonny Rollins.  Du grand art.
Ce soir, chacun aura cherché son chat, le public comme les musiciens. Dans cette course vers l’inconnu, le retour du matou n’est pas certain et sans doute pas le plus important. C’est sa recherche qui importe, c’est elle qui crée les plus belles rencontres…..

Dans le sillage de la petite fée…

Youn Sun Nah au Rocher de Palmer
par Annie Robert

Salle comble ce jeudi soir au Rocher, salle debout, enthousiaste, émue, étonnée, ravie, éblouie, subjuguée, conquise, bouleversée.  Les adjectifs se bousculent, se pressent en masse et se ressemblent…..
Il faut dire qu’à l’instar d’un de ses titres, le « momento magico » a une nouvelle fois agi avec force et douceur. La petite fée coréenne a tout  emporté sur son passage.
Autour de Youn Sun Nah, dans sa robe papillon de nuit, un trio de rêve, son trio habituel : accordéon, guitare, contrebasse : Vincent Peirani , pieds nus comme à son habitude, dont on ne peut plus dire qu’il soit l’étoile montante de l’accordéon tellement il a porté haut les multiples facettes de cet instrument qu’il sait faire chanter comme un oiseau, valser en musette pour un clin d’oeil, ou  assombrir comme une menace ; Ulf Vakenius, un guitar hero tel qu’on les aime, qui se faire tendre dans une ballade suédoise, ou virtuose à couper le souffle avec des accents de  rockeur déchaîné et Simon Tailleu à la contrebasse, mélodique, solide et attentif qu’on redécouvrait avec grand plaisir .
Et puis bien sûr Youn Sun Nah, la voix exceptionnelle de Youn Sun Nah. En voix pleine, en voix de gorge pour des reprises rock ou folk , en voix de tête pour des virtuosités de dentelle, la voix est toujours belle, équilibrée, puissante ou délicate. Elle joue d’une incroyable palette de timbres et de couleurs, d’une technique exceptionnelle qui lui permet de passer des aigus aux graves avec une étonnante facilité et met en relief la beauté d’une voix tout en nuances et en subtilité.
Et chacun se demande alors de quoi sont faites ses cordes vocales.
Avec un petit plus qui fait toute la différence, la présence permanente d’une émotion et d’un plaisir véritable de partager un moment avec ses spectateurs.
Son  répertoire varié avec des compositions originales et des reprises fait voyager le public du «  Mistral » d’Avignon ( ah le bruit du vent dans le souffle de la voix)  à la Suède, en passant par le folklore irlandais ou suédois ou des reprises  de Nat King Cole. C’est chaque fois étonnant, décalé et à propos.
Le dernier morceau, où seule sur scène avec son looper, elle superpose  deux puis quatre  puis huit, puis douze fois sa propre voix  pour une polyphonie jazzy  est un vrai moment de bonheur et le public après des applaudissements debout  quitte à grand regret la petite fée et son sillage d’émotions  musicales.
Il fallait en profiter car sous cette forme le quartet va arrêter là son chemin dans quelques temps pour voguer vers d’autres ailleurs et de nouvelles recherches.