Par Philippe Alen

Écouter pour l’instant – Bergerac, Bourrou, Monfaucon, 10-26 octobre 2019.

Retour en Périgord pour trois week-ends d’affilée. La formule originale du festival – une session de trois jours (du jeudi au samedi), chacun présentant les trois mêmes groupes en trois lieux différents, reconduites sur trois semaines avec des musiciens différents –, permet d’écouter, sauf entorses (il y en a eu) neuf groupes, et, c’est sa grande singularité de les réentendre chaque soir dans une acoustique différente. Depuis la quasi-disparition des longs engagements dans les clubs, il n’est presque plus aucune chance de se livrer à cette expérience.

D’une année l’autre, cependant, la programmation peut varier du tout au tout et le contraste est saisissant entre l’édition 20181, entièrement dévolue à la plus fine pointe de l’improvisation libre et le compas ouvert de 2019 : conte, poésie, chanson-si-l’on-veut, prog-rock, musique africaine, jazz, théâtre musical, formes hybrides, nous étions enjoints à traverser des espaces ordinairement distants les uns des autres. Pourtant, une unité de couleur, préméditée ou non, ressortait de la forte prééminence des cordes et de la voix.

Première session – 10-12 octobre

La première session (10-12 octobre) s’est ouverte sur un solo de Soizic Lebrat (violoncelle) qui avait fait forte impression l’an passé dans son duo avec la danseuse japonaise Yukiko Nakamura.

Elle développait cette année un projet issu d’une commande, celui de se promener librement à l’intérieur de la Première suite de Bach pour violoncelle seul. Un défi relevé avec classe. Plutôt que de charcuter la partition, elle en joua de larges extraits avec un scrupuleux respect, s’autorisant des pauses, des suspensions rêveuses, des échappées en roue libre prenant appui sur le texte pour y revenir de façon naturelle, à la façon d’un gobe-mouche qui s’envole, pique sa proie et retourne au perchoir. Une approche conceptuellement minimale, mais respectueuse, profonde et convaincante.

Suivait la lecture d’un long poème par le poète et plasticien périgourdin Inna Maaimura qui invitait à suivre dans le labyrinthe de son rêve écologique un renne en qui se résume toute la conscience d’un monde en perdition. Prolongeant sa voix émouvante, une bande son au loin, un dispositif des plus simples préservaient le recueillement instauré par Soizic Lebrat.

3. Inna Maaimura, Caveau des Récollets - Copie

Le duo de Thérèse Labrousse (v) et Xavier Barthaburu (vcelle, g) exploite les séductions de diverses musiques traditionnelles, indienne, tzigane, en faisant fond sur un minimalisme un peu facile où alterne un jeu à l’archet et en pizzicati. Agréables, les broderies lassent à la longue quand l’oreille a repéré la guirlande de clichés qui ne masque plus une constitution un peu étique.

4. Thérèse Labrousse - Xavier Barthaburu

À Monfaucon, les pierres et les branchages avec lesquels Toma Gouband (perc) mue son set de batterie en établi cosmique, faisaient écho aux rêveries apocalyptiques de Maamura les deux jours précédents. En duo avec Brice Soniano(b), ils nous conduisirent en souquant ferme au travers de paysages contrastés, du jardin zen à la jungle tropicale. Basse chantante et polyrythmie unirent l’esprit et les sens en une fête qui clôtura en beauté ce premier week-end.

5 bis Brice Soniano - Toma Gouband

Deuxième session – 17-19 octobre

Griffure associe Amaryllis Billet (v, vcl)et Léonore Grollemund (vcelle, vcl). Toutes deux ont traversé de nombreux territoires, du baroque au contemporain, des musiques traditionnelles au jazz et à la chanson et ont co-fondé le festival Phil Grobi à Clermont-Ferrand. Leur duo condense ces expériences en dérivant avec aisance et fluidité, par l’invention entre elles de passages aussi audacieux qu’élégants qui se renouvelleront de soir en soir.

Atmosphères grinçantes ou consonantes, intimes, tendres ou ironiques, tout leur sied. Black is the colour (souvenir de Joan Baez ou de Patty Waters), You go to my head ou Avec le temps se glissent sans peine dans leur théâtre musical ouvert aux quatre vents de l’instant, de l’humeur, de l’humour, d’une folie douce et contagieuse.

Pareille virtuosité dans l’art du déplacement se double dans Big Rubato d’un esprit où l’absurde est aux avant-postes. Patrick Ingueneau, chanteur-comédien, clown musicien a élargi son duo avec Julien Padovani(claviers) pour le relancer en intégrant de nouvelles personnalités musicales fortes : Olivier Lété (elg, elb) et Toma Gouband (perc). La greffe prise, un équilibre est trouvé entre l’installation d’un climat et son déport vers des horizons improbables.

Une basse volumineuse et enveloppante et un groove profond et minimal établi par Gouband ont donné tout au long une couleur prog-rock à des textes mi-chantés, mi-parlés, qui dote un format « chanson » de textures fines, aérées, établies sur de longues pédales pour l’écarteler peu à peu dans des formes évolutives.

C’est ainsi qu’à l’église de Monfaucon, pour le dernier soir, le dernier rang du public, debout, salua un irrésistible slow de surpat’ en balançant les bras levés. La deuxième session s’acheva donc dans la liesse après que le duo de Griffure les eut rejoints pour un joyeux finale.

Absents le deuxième soir, c’est le Benkadi trio un ensemble familial burkinabé qui s’était chargé d’emporter dans sa bonne humeur et son énergie communicative le public réuni sous le chapiteau de Bourrou après dégustation collective in situ d’un poulet yassa.

8. Benkadi trio à Bourrou

Troisième session, 24-26 octobre

Comme l’an passé, la projection d’un film bien choisi établissait le lien entre la musique et le monde comme il (ne) va (pas). En présence de sa réalisatrice Enora Boutin, Souviens-toi de ton futur, revient sur le parcours d’agriculteurs et d’éleveurs périgourdins, en donnant les raisons de leur rupture avec les modes de production conventionnels. Ce lien avec le « terroir » donnait sa couleur à la troisième session où des conteurs de la compagnie Aurelha ramenèrent l’esprit des veillées d’antan.

Pour autant, Mateu Baudouin, partant lui aussi de chants traditionnels tels qu’il a pu les entendre en son pays de Béarn, a donné une tout autre ampleur à cet héritage traditionnel. Équipé d’une vielle amplifiée mise en pilotage automatique, d’une série de boîtiers chargés d’en retraiter le bourdon ainsi que le son du violon dont il s’accompagne tout en chantant et en martelant de ses santiags un plancher amplifié, cet impressionnant homme-orchestre subjugue dès la première note, le premier coup porté.

13. Mateu Baudouin

Voix forte, incantation puissante, violon mélismatique sur bourdons entêtants, on est embarqué dans une épique équipée, mystique et sauvage comme au temps des croisades, quoique tendre encore, parce que c’était aussi celui de l’amour courtois. De soir en soir, ce qui avait d’abord saisi par son étrangeté gagnait encore en intensité, justifiant pleinement ce pari de donner la possibilité de suivre trois jours durant un groupe ou un artiste : pas plus que dans un même fleuve, on ne se baigne jamais dans la même musique, pour autant qu’elle se donne pleinement au temps.

C’était vrai de Griffure, ça le fut plus encore de Magui Vergéro dont le premier concert à Bergerac laissait sur sa faim. La longue complicité de Guilhem Verger(ts) et Matia Levréro (elg) les a conduits à fusionner leurs noms sans regrets et s’adjoindre le concours d’un batteur sensible, Maxime Rouayroux(dm), pour un répertoire qui célèbre l’enfance, son ingénuité, ses émerveillements ; des mélodies tenant tout à la fois de la prière, de la berceuse et de l’action de grâce.

14. Guilhem Verger, Matia Levrero

Ces tendres ballades, ployées comme des saules, tout en arabesques, points de suspension et d’interrogation, jouent avec leur ombre dans un dessin dédoublé, comme légèrement flouté. La guitare au son clair accuse les courbures à la pédale de volume, tandis que le saxophone use d’une sonorité mate, avec ce qu’il faut de grain pour se garder de l’évanescence. Lenteur, intonation hymnique : Verger est né à la musique avec Coltrane dont il a surtout retenu ici la voix du chantre en méditation.

L’acoustique un peu morte du caveau à Bergerac, le retour trop généreux à Bourrou ne leur avaient pas rendu justice, pour des raisons diamétralement opposées. À Monfaucon, tout put accéder à sa pleine dimension, s’épanouir largement, pleins et déliés. Rejoints pour le désormais traditionnel finale par Gouband et Baudoin, c’est comme au pas que l’on s’achemina vers un point d’orgue, la guitare d’abord enveloppée d’une frappe moelleuse et profonde par les grands rameaux poussés au mains du batteur, puis rejointe par la voix de Baudoin sur une unique note modulée en un échange aux allures d’incantation, reprise sur le fil par le ténor et s’effaçant, au bord du précipice, sur un duo des deux percussionnistes.

D’un profil tout différent de son millésime 2018 et de bien d’autres avant lui, le festival s’inscrivait cette année tout entier dans un rapport au passé : le plus lointain, celui, collectif, de la préhistoire ; plus proche, celui, qui s’éloigne, du pays ; le plus intime, de l’enfance. Tous réels, tous fantasmés. De même, l’improvisation, bien présente à tous les étages, s’offrait à considérer comme une pratique susceptible d’ouvrir à l’inconnu, certes, mais apte également à redonner des couleurs à ce qui, dans le passé, n’est pas passé mais en attente.

Sans s’enfermer dogmatiquement dans une formule toute faite, ni se prêter à l’inverse à des fourvoiements démagogiques, le festival Écouter pour l’instant n’a pas son pareil pour surprendre, séduire, ouvrir largement portes et fenêtres. Il serait temps que pareille générosité trouve le soutien secourable qui tarde à venir, tant de la part du public que des collectivités, afin qu’il rayonne comme il le mérite. Qu’ Action Jazz lui soit au moins un haut-parleur pour faire retentir loin son appel vibrant aux bénévoles2.

Philippe Alen

1Voir notre compte rendu de l’édition 2018 dans la Gazette bleue : https://actionjazz.fr/festival-ecouter-pour-linstant/

2Contacter l’Association Manège (Véronique Gouband) : manegemusic@gmail.com / tél. : 05 53 58 08 92 / 06 32 76 62 66

 

Carte AJ