Un hommage au saxophoniste récemment disparu par Jean Courtioux

JACQUES GOUADIN, COLOSSE DU SAX 

82234855_485428342357648_6175189813663105024_n

A l’AIGLON, en 1956 et de gauche à droite : Charlie Hernandez au tuba, Jean Courtioux au trombone, Julius Kilian à la trompette, Loulou Coussillan à la clarinette, Jean Poumerol (caché) à la contrebasse, Paul Nadel (caché) à la batterie, tout à droite Jacques Gouadin à la clarinette

Nous étions en septembre 1955, j’arrivais de Paris, frais moulu du Conservatoire (futur CNSM) où j’avais fait toutes mes études musicales ; à 24 ans j’étais fier comme Artaban, bien moulé dans mes petites certitudes de parigot ; on allait voir ce qu’on allait voir, ayant réussi les concours d’entrée dans l’Orchestre Philharmonique (futur ONBA) et professeur de percussion au Conservatoire Municipal de Bordeaux (futur CNR). En dehors de mes études classiques, j’étais tombé dans la marmite du jazz grâce au paternel vivant entre Paname et les U.S.A. comme chef d’orchestre, qui revenait au foyer avec des 78 tours glanés ça et là – dont le Sacre du Printemps enregistré par Pierre Monteux et le Boston Symphony Orchestra, la découverte de ma vie – et quelques uns des meilleurs jazzmen de l’époque, Armstrong, Ellington, Hampton et son Big Band stratosphérique… J’ai honte de le dire mais cette musique me plaisait plus que Bach, Beethoven ou Chopin (j’avais tort car, depuis, j’ai fait un virage à 180°) il faut dire que j’avais commencé à taper le piano (généralement désaccordé) dans les boites de Saint Michel avec Reveilloti, Hémo, Luter, et autres avant-gardistes comme Chevalier, Solal, Hodeir, Renaud qui m’offraient une musique infiniment plus en adéquation avec mon passé que cette aimable résurgence des racines louisianaises.

Bref, après quelque temps passé à trouver mon univers de jazzman dans une ville un peu endormie, je rencontrai quelques bons musiciens dont Michel Delaporte, Jean-Pierre Drouet, Charlie Hernandez, Jean Buzon avec lesquels, à la sortie « around midnight » du Grand Théâtre, j’allais « boeuffer » à l’Aiglon, salle de danse réputée du centre ville et c’est là qu’un soir je tombais sur Le musicien qui allait remettre en cause ma petite supériorité et mon snobisme face à ces semi-pros plutôt du genre amateur. Cependant certains d’entre eux, les meilleurs, firent le voyage inverse, histoire de faire fortune dans la Capitale. Sauf un, Jacques Gouadin, saxophoniste professionnel qui en avait vu d’autres, particulièrement dans l’orchestre de Pantaleon Perez, le frère de l’autre Prado. Il en revenait auréolé par sa carrière dans le milieu huppé des orchestres de danse américains. Pourtant, c’est avec un plaisir non dissimulé qu’il prenait part à nos joutes musicales, avec toute l’humilité des bons artistes, lorsqu’ils restent sincères.

Il ne fallut pas longtemps pour que nos chemins se croisent et perdurent ; ayant, pour ma part, réussi à m’infiltrer dans la tour d’ivoire que représentait l’ORTF de l’époque, je commençai à écrire des arrangements pour petits ensembles, imitations parfaites de tentet de Miles Davis pour « Birth of the Cool », qui reste mon disque de chevet à bientôt 89 ans.

Il va de soi que, pour composer cette formation, il me fallait des musiciens lecteurs – difficiles à trouver parmi les jazzmen qui jouaient « à la feuille » – mais, l’obstination aidant, je réussissais à monter un programme mensuel pour la radio avec, en soliste absolu, Jacques qui virevoltait du soprano au baryton et vice versa, avec une dextérité ébouriffante qui forçait l’admiration des auditeurs, spectateurs et musiciens. Mon écriture, pour le Big Band que la station de Bordeaux-Aquitaine m’offrait, était jugée progressiste, incompréhensible et inintéressante par les tenants du jazz traditionnel dont le pape du moment s’appelait Hugues Panassié, fils de Montauban, qui patronnait le Hot Club de Bordeaux. La guerre était déclarée, elle ne finira jamais ; mais  bien heureusement, la radio puis la télévision, le festival du Mai de Bordeaux, Sigma, le Grand-Théâtre le Conservatoire National de Région nous auront soutenu du début à la fin, cette fin qui arrivera en 92, année de mon exil méditerranéen à l’heure de la retraite.

Jacques Gouadin était d’une nature exceptionnelle, toujours partant, même dans les « galères » il avait le réflexe professionnel, avec, cependant, un caractère bien trempé qui ne mettait jamais à l’abri ringards et imposteurs. Grâce à un personnage hors du commun, j’ai connu des plaisirs intenses à l’écoute de choruses impressionnants – particulièrement au sax baryton – ou le bon Jacques semblait dérouler ce monstre de près de deux mètres plus grand que lui. J’ai eu la chance d’avoir d’excellents élèves, des artistes du plus haut rang avec lesquels j’ai eu de grandes satisfactions, cependant c’est toujours à Jacques Gouadin que vont mes souvenirs les plus riches, variés, amicaux, fraternels. R.I.P.

Jean Courtioux

Interview de Jean Courtioux dans la Gazette Bleue : https://actionjazz.fr/gazette-bleue-n32-janvier-2019/